A 47

La première pensée qui m’est venue ce matin, en dehors du fait que la couette est quand même une invention géniale, c’est qu’il me restait 20 ans avant de toucher une retraite quelconque, et que j’espérais que ma carcasse me porte au moins jusque là. Et la deuxième pensée a été que, au fond, tout ne va pas si mal, car je suis bien plus jeune que mes articulations qui approchent les 85 ans.

Certains matins, elles ont 85,5 ans.

Dans la matinée je me suis fait la réflexion que je devais être à peu près au mi temps de ma vie, si tout va bien.

Devant la glace, j’ai étrillé mon visage au gant de crin comme je le fais parfois, qui, à défaut d’effacer mes rides, me fait les pores vides.

Et puis j’ai rincé à l’eau froide, comme à 17 ans, il y a des choses qui ne vieillissent pas.

Là, je pense qu’il faut que j’appelle ma soeur, avant qu’elle ne le fasse, mais je ne sais pas si elle travaille ou si elle est en voiture et dans l’un comme dans l’autre cas, je crains qu’elle n’ait pas le temps ou la possibilité de hurler en même temps que moi « joyeux anniversaire ».

C’est comme ça, on fait la course tous les ans, depuis que mon cadeau d’anniversaire de mes dix ans, sait parler.

Je me marre doucement aussi, quand j’entends ma mère réaliser que sa fille approche des 50. Je lui ai répondu qu’au moins eux, étaient vivants. Avoir 47 ans fait relativiser la vie sur pas mal de point. Un peu comme le spectacle de François Morel, intitulé « la vie, titre provisoire ». On ne fait que passer, et c’est parfois cruel.

Je suis allée livrer le colis collégien retardataire habituel comme prévu au car ce matin, et puis j’ai oublié d’aller à la boulangerie. Parce qu’on a l’habitude de fêter les anniversaires par un gâteau avec l’équipage. Comme mon homme a tendance à oublier de dire des cachotteries, personne n’était au courant. Personne ne l’est s’il n’a pas un téléphone intelligent qui se rappelle des choses essentielles, et je pense que nous allons passer une soirée normale, sans visite impromptue ou inhabituelle, parce que l’époque familiale est plus à la gravité qu’à la fête.

C’est comme ça, les années ou les événements, m’ont fait perdre cette sorte de légèreté que j’avais, peut-être était-ce de la naïveté, en tout cas une forme d’innocence ou de confiance envers le genre humain, qui se sont perdus, volatilisés, dans le paysage, ou dans l’air qui s’attarde le soir.

Ma fille ainée m’a dit récemment qu’elle ne voulait pas d’enfant. J’ai frémi de cette affirmation bien ancrée, de ce choix déjà fait, alors que sa vie a bien le temps de changer. Je me suis demandé pourquoi ce choix, respectable, j’ai eu peur que ce ne soit que le résultat des souffrances subies de la séparation de ses parents et sa réponse a été franche et claire : je ne veux pas laisser un enfant naître dans ce monde, sous entendu bien pourri quand même. Cette maturité que j’étais loin d’avoir à son âge m’a serré le coeur. Et pourtant, elle a tellement raison.

J’ai connu tellement de sorties à vélo qui me faisaient manger du moustique ou pleurer du moucheron, tellement de soirs à écouter chanter les oiseaux, tellement de rires à la De Funes, que notre époque si funeste pour les bêtes qui disparaissent et les humains qu’on élimine à petit feu de chimie ou d’armes à feu, ne peut pas être réelle, et pourtant si.

Ma fille me dit que derrière son sourire il n’y aura jamais la naïveté que j’avais, parce qu’elle était encore possible.

J’ai 47 ans depuis ce matin, et rien de ce que je croyais pérenne à 10 ans ne l’est vraiment.

Si ce n’est la connerie humaine.

Tifenn, n’oublie pas qu’il reste de belles choses, la solidarité, les oeuvres d’art, un ciel bleu matois, un chat qui s’alanguit sur ton fauteuil, à moins que ce ne soit le sien, un enfant qui rit, qui dessine, qui réclame son quota de chocolat, un repas au Petit Hotel du Grand Large, luxe suprême, un voyage à dessiner, une photo à travailler, un rêve à peindre, je ne sais, un poème à découvrir, tant de livres à lire, un château en Espagne, merde non, une maison en bois, un champ devant soi, ou une vague éternelle, un courant d’air, un parfum fugace, un souvenir d’enfance, l’île des machines à Nantes, l’amitié de ceux qui sont là, quoiqu’il arrive, la caresse de Sa main posée sur ta hanche, un regard moqueur, un sourire en coin, une fleur, un coquelicot en fer, une nageuse pour toujours, de l’eau qui t’éclabousse, un frisson, la douceur d’une laine, la finesse d’une soie, le goût d’une pêche blanche qui te pègue les doigts, une tache de pollen sur ta chemise blanche, les bras de ceux qui t’aiment.

La lumière du fils

2 commentaires

  1. A force d’entendre dans les média que notre monde va mal on en voit plus la beauté ni ce qui avance. Les média ne s’intéressent qu’à ce qui va mal, le bonheur n’ayant pas d’histoire. Avec ça on finit par donner de notre monde une image bien noire et on désespère nos jeunes. la colère monte en moi de cela. Nos pays riches font la gueule et les pays les plus pauvres et mal lotis trouvent le temps de sourire. C’est dans le métro parisien que les gens ont l’air le plus moroses. Je suis né en 1945 après une guerre qui a fait des millions de morts. Je n’avais pas de jouets à noël. Je n’avais pas d’imperméable pour aller au lycée. je me suis fabriqué mon vélo tout seul de récupération. Arrêtons de pleurer la bouche pleine. La France est le pays ou il y a le moins d’inégalités en Europe et ou il n’y a pas besoin de dévaliser une banque pour soigner un enfant comme aux Etats Unis. Bon anniversaire Tifenn.

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