Marée

Quand l’oxygène de l’eau
Quand elle se gonfle
L’herbe grandit
L’algue vit.

La météo a prévu un beau samedi, un beau dimanche.

Je vais en profiter, je vais boire le soleil, je vais me rafraichir de chaleur pour mieux hiberner, je vais ouvrir les couleurs de mes volets.

La marée est tellement descendue hier, qu’on ne voyait presque plus que la terre. On pouvait s’imaginer traverser à pieds, toucher du doigt la terre en face. On a décidé de plein accord de faire une marée, un jour où normalement on ne fait que la regarder s’échapper.

Les marées à deux, les marées d’amoureux, mes préférées, comme un privilège que me donne patron, de pouvoir le côtoyer là où il est le plus lui-même, là où il est le plus celui que j’aime. Ça fait longtemps qu’à ces marées là on ne parle pas pour ne rien dire, qu’on ne se dispute pas, qu’on laisse venir le temps qu’on peut prendre au repos, pour le donner à notre tranquillité de vie.

Une marée sous le ciel bleu c’est bon.

On finissait notre café du déjeuner (un melon, des crevettes, une salade de fruits pêches, framboises, kiwi, mangue) quand le téléphone a sonné.

Je n’avais pas prévu d’être prête aussi vite, on avait sur la théorie encore 20 minutes devant nous. Mais Marie-Armelle nous a dit « ils traversent le parc, ils font des allers retours », alors on a sauté dans les premières petites bottes qui passaient, je n’ai pas pu mettre mes chaussettes ni prendre de casquettes. En courant vers le chaland, tout en mettant mes gants, je sais déjà que je reviendrai avec des ampoules et que mes cheveux se ficheraient devant mes yeux.

On s’est approchés des trois inopportuns quidams, plantés en bas du parcs, entre les tables, les lignes loin devant eux, la mine satisfaite.

À chaque fois il faut rappeler les règles. Rappeler la bande des 15 mètres, les huîtres au sol qui n’aiment pas être enfoncées par les pieds aveugles, le pillage interdit, et la loi.

Parfois le quidam s’excuse.

Parfois (souvent) il est de mauvais foi.

Là, ils n’étaient pas contents de s’être fait agresser par une dame qui leur disait de partir.

La dame est la soeur de celui qui nous a vendu le parc il y a des années. La dame est contente de voir le travail qui s’y fait. Ces jours-ci, du nettoyage de sol, pour niveler, draguer les vieilles huîtres oubliées, avant de ressemer. Et Lui est fier aussi de voir ce parc enfin aussi propre, à défaut du temps qu’il n’avait jamais eu encore pour le faire beau.

Les trois pêcheurs pêchent à la mouchent disent-ils, donc ça ne peut pas faire de mal, rajoutent-ils. les trois ne veulent pas avoir tort, ils ne comprennent pas que pour arriver jusque là ils ont piétiné des huîtres, et que ça suffit à faire exister des lois, des droits d’usage.

L’ostréiculteur n’est pas gendarme, et rien ne l’agace plus que de perdre du temps à chasser les gens.

Nous avons remercié Marie-Armelle de nous avoir appelés, nous avons aidé Kounda à embarquer (il n’a pas eu le temps de mettre ses bottes avant de partir non plus, alors il a traversé le chenal pour nous rejoindre).

Nous avons mouillé le chaland un peu plus loin, bord de chenal, tout contre les tables, pour commencer notre pêche programmée.

Il n’a pas fallu longtemps pour que j’entende les trois inopportuns repasser plus ou moins sur leurs traces, plus bruyants qu’une classe de primaire en sortie scolaire.

Ils se sont postés à la pointe, encore sur les parcs, encore entre les tables, mais là au moins, pas d’huîtres au sol. On a laissé. Des fois, faut lâcher prise, paraît-il.

Nous avons commencé à pêcher les huîtres plates. L’objectif est de ramasser toutes les huîtres sur un parc avant d’en ressemer d’une même génération. Des creuses à priori.

Quand on pêche à la main comme ça, mon cerveau entre dans une autre dimension. Il se branche à l’oeil qui voit bien, connecte la main et fait activer mes pas dans la bonne direction. Il n’y a plus que moi, l’oeil et les plates. Parce que le bruit de l’eau, des gambades du chien, de ses aboiements à sa course au goéland, le vent dans mes oreilles, les oiseaux en haut des pins, la succion de ma botte sur la vase, tous ces bruits entre à la bonne place de la pêche des plates. Ils s’ajustent comme une musique, comme le bruit du moteur de la voiture qui te dit la vitesse que tu dois passer, ils se posent sur la corde raide d’une partition bien huilée, qui sait ce qu’elle fait.

Un accord imprévu s’est fiché dans mon oreille qui m’a donné le frisson de la craie, celle du tableau quand ça dérape, le frisson de l’eau glacée quand elle coule le long de ton dos. Une fausse note, comme l’archet qui grince et la grimace qui suinte.

Les trois pêcheurs sont à 100 mètres, mais c’est tout comme ils étaient juste à main droite. Et l’un deux, parle. Il ne parle pas, il bavarde. Il ne bavarde pas, il jacasse.

Mais, parole! il ne veut rien pêcher ou bien?

Je me dis qu’à un moment il va se taire, il va comprendre l’incongruité de sa logorrhée dans ce lieu, il va savoir qu’il est un privilège qui demande respect?

Je me concentre et je me penche, encore et encore, à trouver les trésors qui s’accumulent dans le seau, à dénicher le caillou bombé d’un côté, plat de l’autre, à m’amuser de croire qu’elle a beau faire le dos rond, je sais bien que c’est une plate, je la vois même cachée, je la devine, même enfouie, je la débusque, et la saisit, petite perle, merveille.

L’autre ne se tait pas. J’avance à chaque pas un peu plus vers lui, il ne sait pas comme je me raisonne, il ne sait pas que je n’ai pas envie de lui crier, là, qu’il m’emmerde, à piailler plus fort que la pie, il fanfaronne, sur de son droit de pêcheur à la mouche, pour moi la mouche c’est quand il y a silence et qu’on l’entend voler.

Il est loin de ressembler à Brad, et la rivière ne coule pas au milieu des grandes forêts américaines.

Mais je vais finir par prendre la mouche.

Finalement, à quelques pas des leurs, je n’ai pas pu l’empêcher de lui dire qu’ils étaient « encore » sur le parc « ah bon, on est encore chez vous? ».

Et oui, l’usage est qu’on se renseigne avant d’empiéter chez le voisin, et on se tait surtout, si on veut attraper un poisson.

Je suis sûre qu’ils sont rentrés bredouilles, et je plains sa femme.

Nous, on avait des plates plein les bottes, et les ampoules au bout des pieds.

1 commentaire

  1. Tu as bien fait de répéter
    Dire, sans agresser mais plusieurs fois, ouf ouste ouh lala

    Rien à faire ces personnes recommenceront…ailleurs au moins

    Les hommes sont très bavards quand ils sont sans leurs femmes…terrain de drone près de chez nous, ça jacasse. Hordes de cyclistes dans notre secteur, incroyable, deux par deux, ou trois, de front, des vraies piplettes ! MDR

    Bises..faut dire qu’il est immense votre « champ » et vraiment pas bien indiqué, hu hu !! l’eau l’eau l’eau

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