Vent

Le vent souffle. Fort. J’aime le vent. Ici on en a l’habitude et, pourvu que ça dure, il ne nous joue pas de mauvais tour. On sait ranger ce qui vole, on sait arrimer. Et puis même si parfois c’est notre tour, la dernière fois j’avais 15 ans. Alors…

Le vent souffle aussi ailleurs, et c’est moins vivifiant. C’est tourbillonnant, c’est destructeur. Le vent a de la voix, du coffre, et quand on a pas l’habitude, ça peut rendre sourd. Il est une force motrice, mais il peut déchirer.

Il en va ainsi du temps. Qui nous faits tous petits.

Il a failli pleuvoir. On a entendu les larmes sur la fenêtre, on s’est levés vite pour ramasser le linge sec depuis longtemps sur le fil sous les chênes. Je me suis dit que c’était bien.

Mais l’herbe est encore sèche et la pluie n’a rien mouillé. Même la rosée ne se lève plus à l’aube, elle a laissé tomber.

Je continue de porter mes espadrilles, je crois que c’est la première fois qu’en septembre la semelle est encore indemne.

Ce matin j’ai mis les pieds dans l’eau. Parce que même si l’herbe est sèche, on a les pieds dans l’eau. L’eau est fraîche, le vent est sec, l’air est chaud, c’est bientôt l’automne. Les fenêtres ouvertes de la maison font claquer les portes et je trouve des feuilles de chêne sous le canapé, des aiguilles de pins sur la table. On n’a pas de pins.

J’imagine qu’un soir, sans tarder, le bruit de la moissonneuse batteuse va nous assourdir et nous illuminer. Le maïs est comme un parchemin oublié, il est raide comme un piquet, il est jaune, comme l’herbe du jardin. C’est toujours le soir, le maïs. Le blé aussi. Alors on fermera les portes, et on prendra notre mal en patience.

Je voyage souvent entre le passé et le présent depuis que je fais mes recherches sur l’histoire de l’ostréiculture ici. Je me représente ces femmes qui récoltent à la main, à genoux, entre des rangées étroites, en jupes, en sabots, les enfants à la traîne, jusqu’à ce qu’ils aident. Une bouche à nourrir, des bras.

Les petites filles vont à l’école du curé plus longtemps que les garçons. Les petits d’hommes, habillés comme leur père une fois qu’ils ont quitté leur robe de bambins, sont vite prêts à devenir mousse, et jamais plus ils ne seront des enfants. Ils ont 9 ou 10 ans la première fois qu’ils embarquent sur les chaloupes. Ils ont froid, ils n’ont pas le choix.

Quand je fais l’arbre généalogique, je ne note même plus la profession, c’est toujours marin pêcheur pour le père et cultivatrice pour la mère. Maintenant je ne risque pas de voir une femme marin pêcheur.

J’ai mis la musique sur la tour. Applewood road, ça s’appelle.

Le vent souffle une musique dans mes oreilles et nous mangerons des coquillages ce midi.

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