Relâche

Les kilomètres défilent sous la gomme des pneus du minibus. Il pleut si fort que je n’ai pas voulu mettre la musique. Il aurait fallu augmenter le volume et je crois que nous avons été assez assourdis ce week-end.

Il y a toujours un moment où j’ai besoin de faire une sorte de bilan des foires passées, des émotions fortes qui restent, des douleurs aussi.

Hier soir, à l’hôtel, alors que je tentais de rétablir avec le jet de la douche, un flux sanguin de mes jambes vers mon cerveau, je me disais in petto que je n’étais pas si courageuse.

Quand, dans l’après-midi, infiniment long du dimanche, je me suis encore une fois cachée pour lâcher la pression de l’eau salée, comme à Dunkerque, je me trouvais minable d’avoir si mal et de ne plus pouvoir rester debout, et pour mes jambes et pour mon dos. Les autres continuaient.

Ils avaient pourtant certainement les mêmes douleurs, peut-être d’autres supplémentaires car au fond, je ne suis pas la plus âgée de la bande, je crois la troisième plus jeune.

Et puis, bien après la douche, alors que nous sommes retournés manger à l’invitation des Flamands à Nieuwpoort, Robert en face de moi, 81 ans, me redit son plaisir d’avoir travaillé avec nous. Il s’est arrêté plusieurs fois, pour reposer sa hanche qui lui a causé des soucis cette année. Il répète avec un sourire, que c’était tellement plus facile que l’an dernier.

Il venait de perdre sa femme, et son travail d’écailler traducteur (il apprenait à ouvrir des huîtres) était la première sortie de sa tristesse; il avait pu pleurer plusieurs fois avec nous, s’épancher, mais aussi retrouver des amis d’enfance, de ce petit village qu’est finalement Nieuwpoort, où tout le monde se connaît, d’années en années, de famille en famille, d’amis en amis.

J’admire son courage, lui qui sait qu’il est seul à son petit déjeuner, seul au déjeuner et seul quand il va se coucher. Il a quitté sa maison, repeint son appartement qu’il a aménagé à son goût, posé les bijoux de sa femme qu’il avait peur d’user à trop les porter, sur le cadre de sa photo. Il a envie de voyager, de rencontrer des gens. Il a une amie qui a perdu son mari il y a 3 ans, avec qui il discute beaucoup.

Robert n’aime pas la solitude, et notre équipage est à sa mesure.

Un peu plus loin à ma gauche, il y a Ruth. Elle écoute notre conversation, je le vois bien. Elle finit par se rapprocher et poser des questions. Elle dit que le vendredi était si long, qu’elle a passé son temps à boire du vin et à manger. C’est Greet qui la loge le soir. Greet m’explique qu’elle le lui a proposé car Ruth a eu une amende, plutôt salée, pour avoir conduit en état d’ivresse.

Je réalise soudain que mes douleurs ne sont peut-être pas si « anormales » que j’ai l’air de le penser.

J’ai oublié que j’ai arrêté de boire de l’alcool, par amour tu le sais, et que dans cette boisson se trouve suffisamment d’anesthésiant pour soulager les douleurs insupportables.

Ruth me rappelle qu’avant, il y a longtemps, on pouvait couper une jambe avec l’aide d’un alcool fort.

Toutes proportions gardées, aucune chaleur induite par le passage d’une boisson à quelques degrés, n’a traversé mon organisme depuis pas mal d’années.

Et c’est à Nieuwpoort il y a trois ans, que je me souviens avoir fumé mes dernières cigarettes, ces pauses induites et fréquentes qui rythmaient ma vie.

Aucune substance artificielle ni chimique ne soutient mon organisme soumis à cette cadence si ce n’est infernale, au moins intense, que sont les foires.

En discutant ainsi, je décide de pardonner ma faiblesse, car je voudrais bien savoir qui, permis nous tous, serait capable de faire ce que Lui et moi faisons, sans aide extérieure, en gardant cette volonté de ne pas céder ni à la facilité, ni à la tentation.

Nous savons qu’il est des priorités impératives pour la vie et la raison garder.

Dans un coin de la rangée de tables en U, un regard de petite souris me fixe souvent. C’est Dominique, flamande aussi, qui tous les ans nous embrasse à qui mieux mieux, car elle nous aime et nous le dit. Elle passe aussi sa journée debout, à sourire et distribuer des portions de cette excellente soupe à la crevette, qui se présente comme un indispensable rempart à la chute de tension. Dominique nous a présenté toute sa famille au fur et à mesure, de sa fille à l’une de ses soeurs, à ses nièces et petits-enfants. C’est une femme à qui je donne aussi la valeur courage.

De fait, j’explique à Ruth, sous le regard bienveillant et lointain de ma petite souris, que le mot courage a changé de sens au fil des années.

Venue d’un monde où la tête raisonne avant les gestes, j’ai dû réapprendre à parler le langage du corps. Mon vocabulaire est passé les vagues de la Ria, dans les embruns salés, il s’est roulé avec d’autres maux et a changé de couleur.

Le vocabulaire d’un monde utilise les mêmes mots que l’autre monde, mais ne veut pas dire la même chose.

Et parfois ça fait des étincelles.

Ce sont nos enjeux à chéri et moi, quand nous discutons, quand nous disputons, de traduire nos ressentis. Notre empathie mutuelle nous donne à interpréter, souvent avec justesse, parfois à s’erroner de ce qui se dit. Alors, avant ou après la tempête, nous posons les mots sur la table, nous faisons notre partie de Scrabble amoureuse, colérique, agacée, et nous tissons une toile à nous seuls compréhensible, apaisée.

Il n’empêche que le mot juste tombe parfois à côté, et que nous avons toutes les peines du monde à le ramasser. Une fois que c’est fait, nous recollons les morceaux, la patine du temps valorise le matériau.

Greet et Ruth sont complices, elles rient, et Ruth décide de rentrer chez elle.

En quittant le « banquet », je vais lui dire au revoir. Elle se trouve alors avec un membre de l’association flamande qui lui a fait de l’oeil pendant trois jours. Je lui souhaite bon courage avec le sourire qui ponctue son éclat de rire.

Il est étrange mais rassurant que parfois, entre deux langues si différentes, un sourire permette de faire le lien.

Tout à l’heure, un pont joliment arrondi, enjambait l’autoroute. Nous traversions un paysage vallonné, doux, aux courbes large set généreuses. Le pont était au sommet d’une colline et s’ouvrait sur un village, une petite ville, un bourg que sais-je, niché dans une vallée. Je me nourris des paysages comme des rencontres avec les gens, si souvent étonnants et dissemblables.

Il m’arrive de ne plus vouloir voir personne, de me cacher, nidifier, et parfois, je sais que seule la rencontre avec l’autre permet de grandir. C’est la leçon des foires, au-delà de la fatigue immense mais passagère, encore un peu.

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