3350 grammes

Tu es à ma droite et je te regarde, incapable de prononcer ton prénom, ni de dire « ma fille ». Tu es là, si parfaite, que je me demande bien comment j’ai fait.

Ta peau est de pêche, si douce qu’aucun fruit ne peut rivaliser, tes cheveux très denses et noirs, ébouriffent le haut de ton visage, et le pli gracieux de ta lèvre supérieure est plein de promesses.

Hier, tu m’as fait un câlin du haut de ton mètre soixante dix, et tu ne peux pas piquer mes chaussures, elles sont devenues trop petites.

Tu pesais trois kilos et trois cent cinquante grammes pour cinquante deux centimètres déployés. Mais dans la main de ton père, tu étais minuscule.

Tu m’as rendue mère pour la première fois, et c’est sans doute toi qui m’a donné l’envie de recommencer. Tu essuies les plâtres de mon éternel apprentissage, et nous grandissons ensemble même si tu me dépasses.

J’ai sans doute beaucoup de choses à me faire pardonner, ta liste sera longue. Tu pourrais m’en vouloir de t’avoir défendu de manger les cubes de fromage parfumé au paprika chimique, de t’avoir gavée de petit pots de légumes cuisinés au cuit-vapeur le dimanche pour ta semaine de nounou, d’avoir dit non, ou bien oui, quand il ne fallait pas, de ne pas poser assez de questions (j’en ai trop) ou d’en poser trop (j’en pose trop?), de ne pas répondre tout de suite ou d’oublier ma réponse quand une semaine après tu me dis « mais maman, je te l’avais dit! ».

Ta mère est distraite, ta mère est imparfaite.

Je n’oublie pas tes yeux bleus sur la photo en noir et blanc, je n’oublie pas ton babygros pervenche que je n’ai donné que quand tu avais plus de dix, je n’oublie pas nos peaux à peaux offerts par un allaitement dit « long » (plus d’un an), je n’oublie pas le premier biberon que ton père t’a donné, tu ne voulais pas que ce soit moi, puisque je te nourrissais au sein, je n’oublie pas quand tu es tombée de ton lit, quand tu as été malade, quand tu as passé ton premier réveillon chez tes amis jusqu’au petit matin. Je n’oublie pas que tu sais déjà plus de choses que moi, que tu es douce, que tu as de la force, que tu ris à pleurer, que tu dors jusqu’après midi.

Je n’oublie pas le dernier jour où je t’ai nourrie de mon lait. C’est une banane qui a gagné. Tu avais deux dents. Et tu souriais déjà beaucoup.

Je me souviens de mes dix-huit ans.

Je veux que tu ne manques de rien. Que tu passes ton permis pour aller au loin, que tu saches parler toutes les langues pour comprendre les gens, que tu continues de dire « du coup », ou peut-être un peu moins, que tu continues d’aimer la pluie et de marcher vite dans le vent.

Tu m’as faite maman, tu as eu quelques mois avant d’avoir à prononcer ce mot, j’ai eu quelques heures avant de réaliser que j’avais une fille, et que ma vie ne serait plus jamais la même.

Je t’aime.

(Au fait, je t’ai piqué un pull. Je n’ai pas fait exprès mais j’avais froid. Je te le rend très vite. Maman. )

2 commentaires

Répondre à Richard Annuler la réponse.