Les saisons

Il semblerait que la terre fonde. Se dilue. Elle s’efface sous l’eau qui tombe du ciel depuis plus de 120 jours. Je pourrais dire 4 mois, mais ça n’a pas le même poids.

La pluie ne tombe pas non plus. Sinon elle se relèverait, et puis ça ferait un grand fracas, un bruit de chute. Ici, il n’y a pas de chute et la pluie ne se relève pas. Elle plonge. Elle coule, elle mouille.

Je n’ai vu que 4 ou 5 levers de soleil depuis ce temps. Comme une lueur d’espoir pour un jour à poindre. Quand, à la nuit venue, dans le fond de ma couette, j’entends le crépitement qui s’ajoute au silence, quand, en plein jour, je lève le nez pour voir un rideau gris, horizontal, taper la fenêtre du bureau, ou bien les vitres qui pleurent, qui font le paysage flou, je me dis d’être patiente.

La terre a eu soif. Tellement soif qu’elle s’est ouverte comme une plaie qui ne cicatrise pas. Je l’ai vue s’ouvrir, comme une bouche qui appelle à l’aide. On pouvait marcher à pieds secs, jusqu’à la côte, on pouvait faire sécher le linge en un coup de vent, on pouvait voir la poussière s’élever en volute, comme un fumeur qui exhale son poison.

La terre a eu soif et maintenant elle se noie.

Sa gorge se remplit de toute l’eau du ciel, de toutes les rivières, et tous ces fleuves arrivent en mer, pour gonfler les vagues, ou bien adoucir le goût des coquillages.

L’eau est partout.

Le long des routes, déborde des fossés, dans les gouttières qui dégueulent, dans les étangs, dans les lacs, dans les jardins, dans les prés.

L’autre jour j’ai traversé le pré voisin, je marchais sur un tapis de mousse, j’enfonçais jusqu’à la cheville ou presque, comme si la croûte terrestre faisait de la planche, comme si elle partait à la dérive.

La terre où je vis, fond. Elle s’étale en nuée dans l’eau de mer, elle s’enfuit aux marées. Du moins c’est l’impression que j’ai. Il pleut tant que même la roche la plus tenace, la plus têtue, doit se sentir un peu molle, comme une éponge au fond d’un seau plein d’eau. La terre s’imprègne, absorbe, et ne peut plus rien supporter. Elle fait le canard. Toute l’eau finit par glisser sur elle, comme un surfeur roule dans la vague.

Les saisons ne sont plus.

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