Le verre à pied

La première fois, ça ne te fait rien, tu ne sais pas encore.

Ça commence au restaurant. Toujours.

Il faut dire qu’avant je n’y allais pas souvent. Mais avant je ne me posais pas de questions.

Et puis un jour, j’ai bu de l’eau, de l’eau bleue, de l’eau verte, de l’eau rose parfois, tout dépend de la couleur de la bouteille. Et puis à bulles aussi. Fines, épaisses, qui tapent, qui explosent, qui font l’effet d’un cachet effervescent ou qui chatouillent comme un baiser.

Et j’ai cessé de boire de l’alcool. Plus du tout. Rien, nada.

C’est un choix, un laisser faire, un relâchement facile : ne plus boire pour accompagner celui pour qui ne pas boire a été un choix, par nécessité.

Ça commence au restaurant, parce qu’à la maison c’est toi qui met la table.

Et tout est simple, les verres dans le placard, dépareillés ou pas, un jour ou l’autre tu remplaces, tu fais de jolies tables les jours de fête, tu veilles à ce qu’il ne manque rien les jours ordinaires, tu mets la table avec les ustensiles que tu as choisis par goût, par envie.

Au restaurant on te demande ce que tu vas boire. Tu réponds, de l’eau pétillante? de l’eau à bulles? tu cites une marque, ou bien tu attends qu’on te la propose.

Et, ça ne rate jamais, on t’enlève le verre à pied.

C’est con, mais c’est symptomatique.

Il raconte souvent qu’un jour, il était invité à un anniversaire et, au moment de trinquer au champagne, lui au Perrier, il avait en main un pauvre gobelet en plastique contre les flûtes des autres convives. Il a alors rejoint le groupe des enfants, les adultes marquant, involontairement, l’exclusion.

Quand on boit de l’eau, on a pas le droit à la flûte.

Quand on boit de l’eau, quand on ne boit pas d’alcool, on est triste. C’est sûr. Pas joyeux.

Quand on est abstinent, on marque le temps d’arrêt dans le regard de l’autre. On pose problème. « Mais alors qu’est ce que tu vas pouvoir bien boire? ». Parce que sans alcool, ce n’est plus un moment particulier, ce n’est plus du plaisir, c’est juste boire pour s’hydrater, on a plus rien à partager.

Depuis 7 ans, parce que les premières années, il me servait à boire pour ne pas me « punir » pour lui, je ne bois plus d’alcool.

Et ça ne me manque pas.

En revanche, dès que je regarde un film, une série, l’alcool est présent : le héros ou l’hérote rentre d’une journée fatigante, ouvre son réfrigérateur, sort une bière, ouvre un placard, sort un verre à pied, long pied, grand verre, du blanc, du rouge, rarement du rose. De plus en plus souvent c’est la femme, parce que l’égalité des sexes, là aussi, elle verse, elle ouvre, elle boit, elle roule par terre.

Le vocabulaire du vin est riche, il est beau, il est rond, il est galbé, savoureux, gourmand, le vocabulaire du vin se mange autant qu’il se boit.

Mais au restaurant, je n’ai plus droit de boire dans un verre à pied, parce que je bois de l’eau. Et que l’eau, c’est nul.

Ça m’a agacée. Ça m’a interpellée. Pourquoi est ce que je n’ai pas le droit à l’élégance de l’eau? Pourquoi ne puis-je pas apprécier un joli verre, parce que je bois de l’eau. Pourquoi s’enfermer dans des conventions, verre à bière, verre à eau, verre à vin, coupe, flûte?

Demande à un buveur de bière d’échanger sa chope contre un verre à eau, tu vas voir!

L’alcool est partout, il est bon pour la santé, il remet sur pied, il ressuscite, il remet du deuil, il permet l’oubli, il donne de la joie, il fait rire, il fait pleurer, l’alcool fait l’amour aux timides, il amuse le plus triste. Il est sexy. C’est un nectar que la terre nous offre, c’est un art, un savoir-faire, c’est parfois un beau métier avec de belles valeurs.

Il viole, il tue sur la route, il assassine de passion, il meurt à petit feu, il brûle le foie, il grossit les artères, il englue le coeur, il empêche de marcher, il engraisse, il claque, il poing, il rend con, il radote, il débile, il a le pouvoir de faire de nous ce qu’on ne veut pas être chez l’autre, il titube contre un mur, il rase cher, il ne dit pas qui il est, il empoisonne.

Comme le tabac et comme le sucre. Esclavage.

Depuis 7 ans je ne bois plus, c’est un choix, par amour, par exemple, par rébellion à ma culture, par dégoût de ce qu’il fait sur ceux que j’aime. L’alcool sur les murs ne me fait pas rire, l’alcool comme point de repère pour les retrouvailles d’un week-end, pour un repas de famille, où chacun rentre épuisé, à cuver peu ou prou, fausse joie, faux bonheur, vraie carapace, aucune sincérité, manipulation des sentiments, des émotions, loin de la vérité de chacun.

Les mensonges, les cachotteries, tout ce qu’on ne dit pas sur la molécule alcoolique, parce que c’est culturel et que les lobbies sont trop puissants pour que les pouvoirs publics en fassent un sujet de débat, d’action.

L’alcool? Avec modération. Avec la liberté de dire non, sans jugement. Ne pas ignorer ses dangers, ne pas se leurrer sur son pouvoir, apprendre à goûter, à déguster, sans se noyer. Pour rester vivant.

Je tiens à toi, je ne te juge pas, mais demande toi pour qui, pour quoi, tu bois?

Et la prochaine fois, au restaurant, je garderai le verre à pied, avec de l’eau dedans.

2 commentaires

  1. J’avais jamais pensé à cette histoire de verre. Il faut demander à garder le verre à pied ! Révolution ! Il faut !
    C’est vraiment très bon de cesser de boire avant d’être foutu à cause de l’alcool. C’est une vérité, une gloire, un beau passage. On le vit ici, en fin moi j’ai jamais bu. On a nous aussi des amis qui ont connu ce calvaire et en sont sortis et ont est fiers d’eux, ils sont si beaux.
    D’ailleurs tu as vu la reculade du gouvernement devant le projet du « mois sans alcool ». Une HONTE.

    Les verres aux pieds, les pieds dans l’eau, vous êtes beaux

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