Il suffirait de se construire un château-fort, avec des douves et un pont-levis. Il suffirait de se calfeutrer, de s’enfermer.
Fermer la porte, ne plus l’ouvrir, cesser de t’accueillir.
Nous n’avons pas de ville, nous n’avons pas d’avenue.
Notre centre est plus petit que ton quartier, nous n’avons pas de voisin contre nos murs.
Chacune de nos fenêtres est un tableau, qui impressionne ou qui pointilliste, qui invente les gris, ou bien les bleus, avec des nuances de vert ou de rouge.
Nos paysages sont au confins des pensées d’évasion, tu voudrais y vivre deux mois de l’année.
C’est un choix d’exister à mille miles de toute activité. C’est un choix de savoir qu’il ne faut pas oublier le sel, car tu n’en n’auras pas à la porte d’à-côté.
Il n’y a aucun pain qui puisse arriver tiède le matin, sauf à le faire toi même.
Et au fond, c’est le meilleur pain du monde.
Aujourd’hui, je vais à la marée.
Ça fait partie de mon travail, de ce que je préfère de mon travail. Je l’aimerais encore plus ce soir, encore plus, car je vais être dehors, alors que le soleil sera sur le point de tomber, et que la lumière sera douce.
Que le cormoran viendra sécher ses ailes sur le mât du chaland, le goéland marchera sur les poches qui découvriront, pour piquer les crevettes et autres nourriture qui apparaissent à cet instant précis, comme sur un plateau pour lui. Peut-être que la famille de Tadorne qui était là l’autre jour, alors que le vent emportait le chaland contre les tables et qu’il fallait s’accrocher de toutes ses forces pour le maintenir immobile le temps de lever les poches, peut-être que cette famille sera encore là et que Kounda voudra les pourchasser.
Mais Kounda sera fatigué sans doute.
Il aura couru tout son soul en suivant Fils qui est allé en vélo, un peu plus loin à la côte, loin de nos regards, pour travailler son oral d’anglais. Il doit se filmer en parlant et il a choisi la Pointe pour les images.
Alors j’aurais froid aux mains, parce que l’eau reste encore froide, alors j’aurais mal au dos sans doute, parce que je ne suis plus entraînée, depuis que de tout l’hiver, j’étais constamment au bureau, et qu’il faut plus que quelques marées de ci de là pour s’habituer.
J’aurais peut-être aussi la goutte au nez, les mains sales, de la vase sur les bras, et les cheveux en pétard.
Mais je serai seule avec mon amoureux, seule avec les cailloux, les poissons volants qui se posent sur le pont, que l’on voit nager à fleur d’eau quand on approche de trop près. Seule avec un paysage rayé des tables des parcs voisins, les nuances de bleus qui reflèteront le passage d’un éventuel nuage.
Je ne sais plus où ils sont passés ceux-là.
6 mois de pluie quasi continue et tout à coup plus rien.
Les fossés se vident, un arbre qui a les pieds dans l’eau depuis septembre n’a même pas perdu ses feuilles d’automne, malgré le vent, le vent malin qui a sévi toutes les semaines depuis octobre.
Peut-être, j’espère tant, que nous arriverons à voir les parcs au sol, à sec. Nous ne savons plus dans quel état ils sont. L’homme a dragué tant et tant, sans trop savoir ce qui reste.
Et puis les petites huîtres plates. Comment vont-elles?
Je ne les ai pas vues depuis des mois, que l’eau n’a jamais descendu assez.
J’entends la plate qui revient. J’entends le bruit des rames contre l’acier. Le rythme du geste. Le bateau est mouillé assez bas pour qu’il n’échoue pas. Car aller à la marée, c’est descendre sur les parcs à basse mer, en jusant.
C’est au printemps que la vie revient.
Cet hiver a été, me semble t-il, le plus long de mon existence. Le plus gris, le plus humide.
J’ai eu l’impression de retrouver la déprime qui m’avait saisie en rentrant de l’île, à l’époque je ne savais même pas que ça existait.
Le début d’année nous a échaudés. Nous avons atterri très brutalement d’une saison de Noël qui avait fort bien donné. Je pensais qu’avec la solution radicale trouvée (je n’ai même pas envie d’en parler), on passerait sans (presque) problème. Et voilà que Dame Nature nous fait don de ses exigences, et demande la paix et le repos par l’arrêt forcé de toutes nos activités, notre santé en prix à payer.
C’est ainsi que je le vois, un ultimatum de la planète sur tout ce que l’activité humaine a pu lui faire subir de déraisonnable.
Ne nous plaignons pas.
Nous autres qui travaillons avec elle, sommes récompensés par un confinement presque invisible tant notre vie quotidienne ne sera guère différente. Seule, la peur qui me ronge pour mes proches m’empêche une sérénité certaine, que, puisque nous en avons l’habitude, pas grand chose ne se maîtrise en ostréiculture.
L’incertitude fait partie de ma vie depuis que je travaille ici. Les changements de plan, de programme, les retournements de situation sont des faits connus, comme le vent peut se lever alors que le ciel brille et que le soleil est bleu.
Je flotte entre deux états, celui de voir le forsythia se lever et celui de vouloir rester sous la couette de l’ignorance.
Mes nuits sont agitées, et mes rêves plus proches des cauchemars.
C’est ainsi.
Les enfants apprennent autrement, leurs profs faisant l’exploit de s’adapter grâce aux nouvelles techniques, les cours prennent une apparence de vidéo tchat, avec une classe dissipée, mais il est vrai qu’il s’agit dans ce cas de secondes. L’universitaire est ravie de se voir fournis des cours supplémentaires aux siens, ce qui lui permet d’avoir accès à des connaissances en plus.
Au collège, elle regarde le menu de la cantine auquel elle échappe chaque jour, et râle contre la prof d’Art plastique qui jusqu’ici, ne donnait jamais de devoirs. Mais l’art plastique ce n’est pas un travail pour ma fille.
Nous allons essayer d’imposer un rythme qui se voudra régulier, pour ancrer un travail nécessaire dans une ambiance de vacances.
Je me lave les mains avant d’aller écrire sur le clavier, je nettoie tous les interrupteurs et les poignées de porte, je demande qu’on se lave les mains avant de ranger la vaisselle propre ou de passer à table. Après aussi.
Les bisous sont proscrits, et c’est ce qui coûte le plus.
J’ai un livre à écrire, je le vois, mais il fallait que je puisse aller encore à Groix, marcher sur, ou en vélo. Que j’imprègne l’île dans ma peau. Que je voie ces femmes de marins, à la pointe des chats, ou bien de Locmaria. Que j’imagine les dundee, tous alignés à Port-Tudy, comme un plancher flottant d’une digue à l’autre. Ils étaient 300.
Que je rencontre l’Agrion de Mercure, et que j’arpente un sillon.
D’ici là j’imagine une vie présente, avec ses aléas, identiques à ceux de là-bas. La presqu’île est une île, et j’en confine le trait de côte dans mon salon.
Un jour, on se retournera sur nos pratiques anciennes et on se dira quels fous nous avons été. Nos enfants, que l’on n’ embrasse plus, vivront.

C’est d’autant plus le meilleur pain du monde car ça m’interpelle de voir « la boulangère » être à la fois au service et à la caisse, avec ou sans gants, et manipuler à longueur de journée la marchandise et la monnaie.
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