De luxe

D’où me vient cette culpabilité qui me taraude dès que j’ai envie de mettre une photo sur les réseaux, jamais plus sociaux que maintenant?

Et pourtant je ne peux m’empêcher de le faire. Comme les levers de soleil de l’hiver, presque un par jour, sauf cette année où je n’ai pas vu le soleil, uniquement la pluie.

En temps normal, je me dis juste que j’ai de la chance. Que ça compense bien, les fois où, habiter sur son lieu de travail n’est pas un confort de vie optimal, loin de là. Je relativise : ce n’est pas ce qu’il me faut, devrais-je dire.

Or, nous sommes tous, aujourd’hui, en position de « travail à la maison ». Tous, nous pouvons à présent comprendre ce qu’est de travailler avec les contraintes de l’intendance quotidienne à main droite et les sollicitations enfantines, même les ados le font, très nombreuses, à main gauche. Tous, nous essayons de créer un espace où la concentration est possible, nous essayons de faire au mieux. Les horaires de travail qui empiètent sur la vie familiale aussi, à présent, tous, savent ce qu’il en est.

L’énorme différence, la différence fondamentale, est que mon travail à la maison ne s’arrête pas aux quatre murs d’une pièce. Mon travail est dehors, aussi.

Il me vient alors cette pensée de ces choix de vie que l’on fait.

Il y a bientôt 30 ans, j’ai reçu un coup de téléphone qui me donnait la clé de mes rêves. J’habitais alors mon 2ème des 6 appartements où j’ai vécu à Brest. Rue Charles Berthelot. En colocation, la solution qui offre plus d’espace qu’un studio de 18 m2 où je vivais juste avant, à deux, erreur fatale. Bref, ce coup de téléphone m’a pétrifiée : j’avais en ligne un grand chef de Géo, le journal qui correspondait à absolument toutes mes aspirations : écrire, voyager et photographier. Il me proposait un stage. À Paris.

À Paris.

Moi je connaissais Rennes, Brasparts, Saint-Pierre, Quimper et Brest. PARIS. Je tenais le combiné à la main (oui, un truc couleur crème, relié à u fil torsadé, lui même attaché à un boitier sur lequel se trouvais un clavier où n’importe quels gros doigts pouvaient taper des numéros), et j’ai dit NON. Non.

En raccrochant, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Mais qu’est ce qui m’avait pris?

Des années après, souvent, j’y repense. J’analyse, j’essaie de justifier, de comprendre. Pourquoi avoir dit non?

J’étais amoureuse alors. Et fauchée. Très fauchée. Je savais ne pas pouvoir compter sur la famille pour me financer un logement là-haut, et je ne voyais pas de solutions. Et puis j’étais TRÈS amoureuse. D’un brestois bien sûr.

Je ne me suis même pas donné le temps de la réflexion, en 5 minutes c’était fait, alors que, sans aucun doute, j’aurais pu réfléchir, et réfléchir, et me laisser influencer par la raison de la sagesse de mon coeur et voler à la capitale. Sauf que, impulsive, amoureuse et fauchée, rien n’était possible.

En vrai, j’ai sans doute eu peur. Très peur. Peur de quitter encore, de partir, moi qui avait déjà quitté et rompu, dans la douleur, des liens d’amitié irréversiblement perdus, à 10 000 km, sur mon île.

J’avais acquis, à Brest, une vie à moi, entourée de gens que j’avais décidé d’aimer, et de ne jamais quitter pour ne plus jamais souffrir.

Je ne pouvais pas encore abandonner mes amis.

Maintenant je comprends ces choix que j’ai pris, à chaque fois en sacrifiant ce que je voulais profondément, pour ce que je croyais être le mieux, pour les autres. Pour les autres, je croyais.

Bien sûr, je ne vois plus mes colocataires de l’époque et j’ai divorcé de mon amoureux.

Mon rêve ne m’a pas quitté, pourtant.

J’ai aussi compris, au fil de temps, que le voyage n’a pas besoin d’aller trop loin pour se faire, que les plus beaux paysages peuvent être dans l’herbe du jardin, et que j’arrive à aligner trois mots.

En revanche, je suis définitivement fâchée avec tout ce qui ressemble à une ville et un appartement dont la fenêtre donne sur le mur de l’immeuble voisin.

Il nous faut faire 6 km ici, avant de trouver une boulangerie. 15 minimum pour trouver une salle de cinéma. Au moins 30, mais plutôt 150 pour atteindre une salle de spectacle. Il y a eu un temps où tout cela était facilement accessible à pieds. Même à Brest il se passait des choses, même quand j’étais fauchée. J’ai vu Jacky Terrasson au Vauban et Abbey Lincoln au Quartz. J’ai aussi vu William Sheller. Oui, je sais, c’est éclectique, c’est très peu aussi, mais c’était à chaque fois un événement, et j’y allais à pieds.

Et ça ne me manque absolument pas.

Ma « distanciation sociale » est naturelle. Je suis une sauvage. J’aime écouter, mais j’écris mieux que je ne parle. C’est sans doute pour ça que je vis avec un bavard. J’aime à croire qu’il ne me faut pas grand monde pour satisfaire mes besoins affectifs. Jamais cette période ne m’aura fait me sentir autant chez moi que maintenant, puisque je suis presque sûre que personne ne va venir frapper à la fenêtre pendant que je suis en train de prendre le soleil au jardin, ou en cours de sieste. Vivre sur son lieu de travail c’est aussi ça : les sollicitations hors d’heure.

J’aime pouvoir choisir qui je vois, c’est plus précieux. Apprendre à s’apprivoiser dans le respect de l’espace de chacun.

En gros, les gens ne me manquent pas. Le bruit de la ville non plus, mais ça je le sais depuis toujours.

En revanche, chaque minute est l’occasion de me rendre compte que, finalement, j’ai fait le bon choix. Mes pérégrinations sentimentales m’ont conduite où je suis aujourd’hui : heureuse, dans un jardin de 1500 m2 et surtout un espace de plus de 14 hectares où je laisse s’égarer mon regard et mes pensées.

Peu m’importe que le pain soit inaccessible, qu’il faille remplir le coffre pour faire un plein d’une semaine ou 3 jours en fonction de notre nombre, peu m’importe de ne pas voir les films en avant première : ici, je ne suis enfermée par rien d’autre que mes propres barrières.

Tous les jours, plusieurs fois par jour, je pense à tous mes amis citadins qui ne peuvent plus sortir, marcher dans les bois, courir autour d’un lac, voir le chêne faire ses feuilles de printemps. Ils ne peuvent pas voir la mésange bleue se poser sur le pêcher qui fleurit rose de promesses.

Je pense à toutes les fois où il faut s’armer de ses papiers et de son étoile jaune pour se justifier de « sortir » pour répondre à des besoins primaires : manger, marcher, voir.

Tous les jours je pense à celles et ceux qui sont citadins parce que le centre du pouvoir et là-bas, alors qu’en vérité, il est ici, dans l’herbe des champs.

J’ai envie de leur promettre de prêter ma maison, pour qu’il se raccrochent à cet espoir qu’un jour, ils sortiront de prison.

Et pourtant, je sais que sur les murs, ils peuvent aussi dessiner leur avenir, et sans doute que ce moment pénible que nous vivons, plus pénible pour les autres, sera un facteur de réflexion sur les choix de vie que l’on fait. Parions que des métiers vont se téléporter ailleurs et que la solidarité va se tisser enfin, pour permettre à chacun d’avoir un jardin à cultiver, qu’il soit secret ou non, qu’il soit grand ou petit.

Mais qu’au fond, on récolte des fruits de cette pandémie, et qu’on s’en serve d’exemple, de mémoire, qu’on n’oublie pas qu’à la terre nous devons retourner, pour y semer de la vie.

1 commentaire

  1. Je vois que tu es de belle humeur aujourd’hui ou était-ce hier ?
    J’ai renoncé à l’idée de ville, que je voulais retrouver. C’est arrivé récemment, presque d’un bloc, comme si tout ce que j’avais mis sur les balances depuis plusieurs années ( et qui me rongeait) se stabilisait, la plume devenait d’or, le doute se faisait minuscule.
    Sur la balance revenait souvent l’atout maison et jardin ( très sécurisant en cas de crises majeures écolo ou sanitaire) , contexte géographique ( très à l’abri des
    catastrophes météo), le contexte social et économique / 4 lieux où trouver de la nourriture, de la meilleure à la pire, et aussi du bricolage, de la jardinerie et des fringues un peu, sont à moins d’un km de chez moi. Et l’atout majeur de l’espace intérieur, le luxe. L’espace c’est un luxe m’a dit une amie un jour, passée par ici…ça m’a re fait tilt.

    Pour ce qui est de ton  » Non » à Géo, je retrouve les ardeurs de jeunesse qui font trancher sans se donner le temps. Ce serait aujourd’hui, peut être irais-tu, pour voir, pour écouter et de là, le « non » serait sans regret du tout, testé et éprouvé en vrai. On a vécu cela un jour de 1988 avec J J l’amoureux de l’époque. Un poste en Thaïlande m’était proposé par une ONG. On a dit  » allons les voir on apprendra au moins des choses ». Sur place, le grand Bang …sur la route du retour la décision
    était déjà ancrée en silence.
    Oui.

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