Petit lupin deviendra t-il grand ?

En vrai, c’est une orchidée mes amies m’ont dit. Merci.

L’exercice voit son terme arriver.

Nos enfants ont sans doute profité plus que possible de cette période, qui ne se termine pas pour eux, ils ne retourneront sans doute ni au collège, ni au lycée. Leur confinement s’est fait comme dans un appartement pour les trois quarts d’entre eux, qui ont sans doute exploré toutes les toiles d’araignée de leur chambre, et de leur plafond, la moindre fissure. Ils sont devenus très liés à leur portable, qui fait tout, sauf à manger et la douche.

Le résumé de leur isolement, est qu’ils ont « développé leur richesse intérieure ». Nos enfants sont donc devenus très très riches sur ces deux derniers mois (les garçons n’ont pas repris les cours après les vacances de février, cluster oblige)

Bien sûr, ils ont le visage pâle et hâve, tiens, j’aurais placé ce mot « hâve » au moins une fois dans ma vie, leurs muscles ont fondu, même si j’ai entendu le mot « gainage » à un moment donné. Je crains que la position debout ne leur fasse un « retour de sang » un peu trop brutal, maintenant qu’ils vont avoir le droit de sortir sans papier.

Les filles vont être les plus difficiles à réveiller de leur hibernation. Un des garçons sortait souvent découvrir le monde du jardin avec l’appareil photo que je lui ai donné, mon reflex d’avant. L’autre sortait aussi, à l’heure du goûter, de sa chambre. Ils se sont parfois retrouvés autour du panier de basket.

Les filles non, elles ont beaucoup « lu ».

J’ai fait un tour de course en vélo hier, avec la conscience très forte d’avoir vécu un temps suspendu et précieux. Chaque tour de roue me portait à une fleur, une herbe jolie, une couleur, un souffle d’air chaud, une goutte de pluie. J’ai retrouvé un peu de mon enfance, du temps où il y avait tellement moins de voitures, dans la campagne du centre Finistère, les vacances d’été, un endroit où le tourisme n’est pas de masse comme sur le littoral. J’avais le droit, à dix ans, de passer mes journées dehors avec ma cousine. Nous allions faire du vélo, parfois loin, à plus de 10 km, et je ne me rappelle pas avoir croisé un véhicule sur ces routes là, ou aucune dont la vitesse m’aie traumatisée.

Mes grand-mères ne posaient pas de question, elles même faisant presque tout à pied, tous les services étant disponibles au coeur du bourg à l’époque. Une de mes grand-mère n’avait pas de voiture, je ne sais pas si elle avait son permis, je ne l’ai jamais vu conduire. L’autre en revanche, le revendiquait comme un outil de liberté, voire d’émancipation. Leurs moyens financiers à l’une et à l’autre étaient à l’exact opposé.

Parfois je me dis que si j’arrive à m’adapter de ces situations à la « tessiture » aussi large, c’est parce que je suis issue de ces deux modèles. Capable de me serrer la ceinture mais aussi capable de savoir où se place le couteau à poisson et la fourchette à huîtres. Quoique sur ce dernier point, j’aie soudainement un doute.

Ainsi donc je suis fauchée comme les blés, sans salaire et aux crochets, mais je suis riche de tout ce que je n’ai pas gagné.

Le confinement a été pour moi un moment où j’ai fait à peu près uniquement les choses que j’aime. Lire, écrire, la marée, des photos, du pain au levain. Et du vélo. Mais ça c’est une passion récente que j’ai découverte en passant.

En vélo, le temps n’a pas la même valeur qu’en temps usuel.

J’ai cessé de penser à tout optimiser et rentabiliser. Maintenant je rentabilise le plaisir.

Au lieu d’aller acheter un pack de 6 bouteilles de lait, en voiture, j’ai vais six fois, en vélo, pour une bouteille à chaque fois. Façon de parler mais pas loin.

Pourquoi?

Parce que le chant des oiseaux, l’air qui tend ma peau, le crachin qui pique, les odeurs de la terre quand elle se réchauffe après la pluie, le lézard qui traverse la chaussée, l’écureuil qui grimpe en haut du chêne, le chardonneret qui sautille un peu plus loin, le coucou, la mésange, les fougères, le plantain, les boutons d’or, les grandes pâquerettes, et puis le lupin.

Hier, j’ai vu une bande d’herbe tondue le long de la route. La civilisation et son « ordre » vont revenir au galop, sans que je comprenne bien pourquoi. Aucune herbe folle n’a le pouvoir de rayer une carrosserie de voiture ou de camion. Bientôt, peut-être encore, un tracteur va passer avec son engin carnassier qui arrache les branches hautes des arbres, sans faire de détail, laissant une tranchée sanguinolente de troncs, écorchés vifs, un chemin des dames pour la nature, mais comprends-tu, il faut de la place pour les semi-remorques.

Ce matin, se dressait un jeune lupin, seul à quelques centimètres de cette bande tondue, comme survivant unique d’un massacre au couteau.

Et je ne fais que voir ce qui est visible à l’oeil nu. Je ne peux qu’imaginer ce qui se trame en sous-herbe, dans la faune d’insectes et autres habitants que je ne connais pas. Ils ont vécu deux mois, sans vibration, avec de plus en plus d’espace sécurisé, avec de plus en plus d’étages à grimper au fur et à mesure que les plantes ont grandi. Comme dans un champ en jachère, un champ qui n’aurait pas été stérilisé aux pesticides et autres nocifs j’entends.

Ma réflexion est celle de tout le monde, elle ne va pas loin. J’ai lu des gens brillants, capable de dire mieux que moi ce que je ressens. Des visionnaires de ce qui nous attends. Ce que je ne peux que subodorer sans savoir l’expliquer.

Et je me sens toute petite, ridicule, écrasée d’impuissance devant un avenir incertain.

J’aurais découvert des gens bien, des acteurs qui veulent faire avancer dans le bon sens et qui ne baissent pas les bras. Ce que j’écris ne compte pas, c’est à l’instant T. N’ayant jamais tous les paramètres ni la bonne hauteur de vue, j’imagine que ma vision peut-être perçue comme réductrice. C’est de mon point de vue, de privilégiée, avec mes besoins primaires assouvis. Je ne manque de rien, ce qui me permet sans doute de rêver alors que d’autres n’en n’ont pas les moyens.

Je voudrais que tout le monde ressorte son vélo de ses dix ans, pour se rappeler qu’un jour, il y avait du vent, que le coeur était bondissant dans une descente, quand le vélo tremblait de toute sa vitesse, et qu’on ouvrait la bouche en criant son bonheur d’être vivant.

Je voudrais que les oiseaux continuent de chanter tout l’espace qu’on va leur rendre, je voudrais que l’on plante au lieu de tondre, je voudrais que l’on panse au lieu d’écorcher.

Je voudrais que bébé lupin devienne grand et qu’il fonde famille. Pour les abeilles et les bourdons. Pour la joie de nos yeux.

Que les bouquets sauvages continuent de vivre dans les jardins, et que les arbres soient assez forts pour une balançoire.

Encore un billet de rien.

5 commentaires

  1. Mama n’avait pas le permis c’est moi qui ai eu la première voiture. Avant il fallait compter sur les amis Gilbert Glévarec est l’un d’entre eux que j’ai retrouvé au conseil municipal. Nous avons eu une grande liberté à l’époque à BRASPARTS

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    1. Oui. Même si c’est très grand. Liberté et temps. C’est ça la différence je pense. Le temps qu’on donne ou qu’on prend. Et puis Brasparts… finalement je ne connais aucun endroit comparable.

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  2. J’imagine que tu as lu le billet d’Eric Lenoir, où il raconte la destruction de sa mini prairie, éradiquée pour faire propre. un beau résumé de notre culture qui veut dominer et assujettir. Les sauvages ne servent à rien sinon donner des idées buissonnières, et laisser penser que tout ne doit pas être rentable et productif. je m’amuse ici depuis 4 ans à créer de nouveaux chemins dans ma prairie. je vois apparaitre de nouvelles plantes. Et cette année je n’ai pas coupé en septembre, alors toutes les vivaces ont pu faire leurs graines, et c’était drôle au printemps de retrouver les hampes desséchées des porte-graines… Il va falloir du temps pour identifier dans quel état nous sommes vraiment après ces deux mois hors sol, me^me si toi comme moi avosn pu fouler la terre tous les jours et autant que nous le voulions. Je crains que la machine à broyer ne se remette en route très vite, avec ce paradoxe terrible, c’est qu’elle en marche que parce que nous lui prêtons nos bras et nos têtes, ou notre argent

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    1. Les sauvages sont des coquelicots. Des passagers fugaces qui prennent la lumière du soir et réchauffent notre cœur. Mon père vient de citer Eric Lenoir parce qu’il se bat avec sa tondeuse. Je lui ai conseillé d’arrêter de tondre et de s’allonger dans l’herbe. Je comprends que nos habitudes doivent changer. Sans doute pas aussi radicalement mais à pas si doux que Grands car nous n’avons pas de temps. Je ne me sens pas chez moi ici tous les jours mais je m’y installe de plus en plus dans cet isolement qui me fait du bien. Comme un cadeau. Merci d’avoir lu et écrit 😘

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  3. Bonjour. J’avais raté ce billet. Ton lupin ressemble aux orchidées sauvages d’ici…? Mais Frédérique tu l’aurais dit si c’était une orchidée, orchis. Que tu connais bien aussi. Nous sommes le 29 mai. Un air de libération flotte dans l’air, pour les humains, pas pour la nature et les non humains…
    Je vais reprendre le blog latortuelegere et délaisser fb.
    Bisous

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