Bouiner

J’essaie encore.

Le paysage qui s’ouvre à mes yeux est serein. La mer descend qui me révèle le dessin des tables, la hauteur des balises, les couleurs du sol et les algues qui soulignent l’été. Ils sont partis à la marée, je n’y vais plus vraiment car il paraît que je dois me garder du temps pour.

Ecrire.

Seulement, à mon réveil, me sautent au visage les obligations que l’on ne peut contourner puisqu’il n’y a pas d’armée de serviteurs à ma porte, et même si, je n’en voudrais pas chez moi. Alors, il reste le bazar de la veille à ranger, le linge à laver. Le minimum. Le sol n’est pas lavé, les piles s’empilent, et le linge sec plié, est plié, c’est un début.

Je lâche sur pas mal de tâches, mais il m’en reste encore trop qui polluent mon temps, libre. L’homme fait beaucoup, mais lui aussi est dans la course, a ses propres obligations, inéluctables, celles que la nature donne.

Ce matin ma première question au réveil a été : « que vais-je donc commencer aujourd’hui que je ne pourrai pas finir sans être interrompue ». Je tergiverse, je louvoie depuis mars, entre ce qui s’impose et ce que je souhaite. La tâche à accomplir arrive toujours comme une question que tu poses à ton interlocuteur au milieu de sa phrase et qui l’empêche d’aller à la fin.

Dimanche j’ai reçu un mail que je ne pouvais pas lire en deux minutes, qui demandait à ce que je sois devant l’écran « grand » et du silence. Un beau texte qui aurait surement un impact émotionnel sur moi, ou qui m’inspirerait. Il en va ainsi des ami.e.s qui savent écrire, en général leur.s texte.s ne laissent pas indifférent. On est jeudi, je ne l’ai pas encore lu, car je n’ai pas trouvé le moment propice : celui qui dirait le silence ou le chant des oiseaux, qui pourrait éventuellement durer suffisamment pour qu’à mon tour, j’écrive.

Maintenant je pourrai. Après ce texte.

Parce que la maison est vide et que la voisine n’a pas encore commencé à abattre l’arbre presque mort de son jardin, un long temps de bruit déchirant d’une ancienne vie qu’on enterre. Elle est venue nous l’annoncer hier, au moment où je posais mon assiette devant moi. Parce que je me suis levée comme un ressort, sous le soleil levant qui éblouit le matin brumeux qui efface les contours de la côte en face. Les aigrettes tournent, éclairs blancs lumineux reflétant la lumière.

Je voulais aller à Groix, plusieurs jours d’affilé, que je n’ai pas trouvés.

Les touristes affluent en masse, qui commandent des huîtres comme jamais, il faut être là. Nous enfourchons le vélo pour aller de plus en plus loin, et c’est tant mieux car c’est là que se situe la tranquillité.

Sur le vélo, pas de porte de voiture qui claque à toute heure, pas de téléphone qui propose le « coup de pouce » énergétique, pas de marcheurs qui se postent devant ta maison pour garder en mémoire ton paysage, que tu prêtes, mais que tu ne donnes pas, il te coûte cher parfois.

Je me sens égoïste et sauvage, chaque passage devient une intrusion, chaque interruption une montagne, tout ce que je ne choisis pas est une contrainte, et depuis le 2 janvier, il n’y a pas beaucoup de choses choisies.

Mon bureau est rangé, avec un passage de l’aspirateur sur ma « bibliothèque ». Un bien grand mot pour l’amas de bouquins qui prend la poussière, et finit par former un bloc de papier jauni et décoloré par le soleil.

Je n’irai pas à Groix avant septembre, le temps qu’elle se vide, et laisse de la place à mon esprit encombré.

Comment tu fais, toi, pour choisir entre ton boulot, ta famille et ta passion? Le choix est-il possible? On pourrait croire que je ne veux pas vraiment puisque je n’envoie rien valdinguer qui ne soit mon envie. La paix de mon foyer vaut-elle un sacrifice?

J’ai besoin de vacances, et dans vacances il y a la notion de « pas de soucis », ou bien de « légèreté ». Où est ma légèreté? où est mon innocence?

La tronçonneuse est en route, la fréquentation du jardin va devenir insupportable quelques heures, j’ai fini mon café, je vais me calfeutrer dans le bureau, fermer les fenêtres, les rideaux le sont déjà, pour s’abriter du soleil et des regards indiscrets de ceux qui passent.

Le chat s’en fout, vautré sur la table basse, à faire briller ses poils dans la lumière qui chauffe.

Je vais lire mon amie.

3 commentaires

  1. Continue de nous écrire ce qui te passe par la tête
    Finalement, c’est un lien, un moyen de savoir un peu ce qui remplit ton pot de vie, de grr, de fleurs et d’humains, de cette liberté rêvée, de toutes ces choses que, moi, je ne sais pas de toi, je ne vois pas.
    Bises
    Viens cliquer sur ma nouvelle page fb

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  2. Bouiner. J’ai souri. Mot entendu souvent dans la famille de mon père et jamais lu écrit. Sourire. Un patron de je en sais plus quelle boite, dans la vie on peut en réussir deux, ps trois, faut choisir : vie familiale, vie professionnelle, vie sociale. C’est trop court de réduire la vie à trois pôles, mais nous marchons en équilibre dynamique entre ces trois pôles. Quand j’ai lu que votre grande vente du Nord était annulée, j’ai eu un serrement au coeur pour vous. Mais comment vont-ils faire ? Je suis désolée pour vous et me sens bien impuissante là où je suis. Pour vous et envers cet hydre de peur qui se déploie sans rien pour la freiner. Ecrire pour faire une toute petite place en toi pour ce soleil qui illumine ton chat. Bises

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    1. Oui merci. Cette lumière de mai ou de juin qui ne brûle pas encore. Je ne bouine plus, ça me fait ruminer. Se réinventer encore, augmenter ses prétentions de vie en diminuant ses prétentions financières. Nous ne sommes pas les seuls et je crois même que nous avons une certaine chance : ne pas trop demander.

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