Belle-maman

Belle-maman est passée chercher ses huîtres ce soir. Enfin, celles qui vont être données à une tante ou un cousin, je ne sais plus. Quelqu’un en tout cas qui ne vient jamais de lui-même les chercher, qui préfère de tout temps demander aux 88 ans de belle-maman de s’en charger.

Belle-maman ne sait pas dire non, je le sais parce que c’est ça qu’elle a appris à son fils, qui a dû désapprendre, parce que parfois il faut changer. Une amie disait « le non donne de la valeur au oui ». Elle ne savait pas dire non, elle non plus, et ça lui a coûté la vie.

Belle-maman est chez elle dans ce jardin, dans cette maison, elle ne veut pas déranger, car elle sait ce que c’est que d’être dérangé tout le temps à toute heure. Je le sais parce qu’il a bien fallu que je mette des horaires au chantier. La maison tu dis? oui, mais la maison c’était aussi un peu au chantier. Ça se mélangeait, ça se contraignait, ça se distendait, ça se castagnait, ça s’est cassé plus d’une fois, alors il a fallu tenter de réparer.

Le jardin de belle-maman est celui de son enfance. Pendant longtemps elle venait tondre, il ne fallait pas l’en empêcher, car sans doute elle avait dix ans quand elle poussait la tondeuse et elle entendait peut-être le rire de ses parents, au loin.

Belle-maman est joyeuse. De cette gaieté qui a connu des jours tristes, des jours de peine, des jours qui passent et qui enlèvent ceux que tu aimes. Je connais deux dames qui voient partir les gens qu’elles aiment. Deux dames d’un certain âge qui se sentent de plus en plus seules.

Elle est joyeuse, elle joue des tours, elle se cache, elle fait peur en surgissant d’un coin mur en faisant « Bouh » elle se déguise en clown, elles les collectionne. Elle a appris à surmonter la douleur en passant à autre chose, en offrant des fleurs, en cultivant son jardin.

Un jour je lui ai offert une broche, parce que je ne la connaissais pas. Belle-maman n’aime pas être vue, remarquée, elle n’entend pas les compliments, elle ne sait pas en faire. Peut-être parce que ce n’est pas essentiel. Elle ne dira pas « c’est bien » elle dira « il est beau le parc ». Elle ne favorisera jamais l’un plus que l’autre de peur de montrer ses préférences. Elle est la soeur de son frère, la fille de son père, elle pense à eux souvent.

Belle maman ne vieillit pas vraiment. Elle est fatiguée parfois, mais demain tu la vois ratisser son jardin, ou repeindre sa façade. Peut-être qu’elle monte moins haut sur l’escabeau. Elle emballera les huîtres à Noël et sera la plus enjouée. Quand elle est là, la plainte d’une fatigue ne passe pas la barrière de tes lèvres, ce serait indécent. Belle-maman est un cheval de guerre que rien n’abat.

Je la croise parfois en voiture. J’ai à peine le temps de la voir.

J’en ai longtemps voulu à belle-maman de n’avoir su dire que oui toute sa vie. Maintenant je l’aime beaucoup, par respect de ce qu’elle a supporté. Des outils qu’elle n’a pas eu, elle a gardé l’amour que ses parents lui ont donné. Ça, je crois qu’elle a eu. Après, elle a été seule. Même entourée, même mariée, je crois qu’elle a été seule, et qu’elle a cessé de rêver.

Mais son jardin est l’un des plus beau du coin. C’est là que je la vois le mieux, qu’elle se révèle, son âme en elle, qu’elle taira toujours, sauf si tu lui offres des fleurs. Ou un clown en papier mâché.

2 commentaires

  1. Et bien
    C’est la surprise de ce matin.
    Je reste sans voix, sans voie de toi. C’est trop bisounours pour moi, ce matin.
    Mais je suis heureuse pour toi.
    Tu te zénifies ?

    ha ha. Le pouvoir des fleurs sur les femmes!
    S’apprendre, et savoir où pêcher les bonus.

    Bises

    J’aime

Répondre à Tifenn Annuler la réponse.