Les corbeaux

Ils sont arrivés dans l’après-midi, sans prévenir ni l’avoir prévu.

Je n’ai pas tout de suite vu. Ni les yeux, ni leurs plumes. Le vent me cachait à eux, à cause des cheveux qui, imprévisibles, étaient bousculés d’avant en arrière, voire, se dressaient sur ma tête.

Ce n’est pas tous les jours tempête.

Enfin, ils étaient là, sous l’averse, brutale, qui descendait à flot d’une montagne de nuages. Je crois qu’ils ne savaient pas, qu’ils ne savaient rien, en arrivant là.

Moi, je portais ce manteau vert qui me dure aussi longtemps que la laine restera assemblée. Du même vert que la broche en fourrure de brebis, foulée par des mains habiles, de celles qui savent faire des chapeaux en laine orange, reçue hier, comme un cadeau de Noël en avance. Alors, j’avais le manteau vert, qui me battait les flancs, le cheveu en l’air, qui m’aveuglait de vent, et ils me regardaient, indécis, ne sachant pas où cette rafale les avait portés.

Le temps qu’ils se décident, je restais à l’abri, faisant semblant d’être occupée, alors que je les attendais, sans savoir si vraiment c’était le cas, je les regardais entre deux rafales, au moment même où leurs parapluies noirs ont fait volte-face, se retournant contre eux, avec le vent, faisant des baleines de mikado, les emportant vers moi, tremblant de froid.

Il est fou de penser qu’ils puissent se balader. On ne vient pas ici à pieds, quand les routes sont inondées, que le vent retourne les sens et bouscule les idées.

Ils sont rentrés. Je crois que la femme la plus âgée sentait le tabac mentholé. Un autre la fraise. Un arôme de fraise qui s’échappait du tube en verre qu’il portait à la bouche, faisant croire qu’il l’avait choisi.

Le fils, puisqu’il l’appelait « maman », n’arrêtait pas de la reprendre ou de lui expliquer ce qu’il fallait dire, comment il fallait faire. Elle avait des cheveux longs, très noirs, de ce noir de théâtre, exagéré, comme un maquillage qui dissimule le vrai. Elle fixait mes yeux quand elle attendait une réponse, elle posait beaucoup de questions, s’excusait.

Ils sont arrivés par hasard et sont restés par sécurité ou bien pour attendre la fin de la pluie. Un arc en ciel s’est levé, qui les a rendus muets. Ils ont regardés comme s’ils avaient trouvé ce qu’ils cherchaient sans chercher.

Ils s’en sont retournés, les poches pleines de petits cailloux à semer.

Alors, je constatais qu’ils ne portaient que du noir, de la tête aux pieds, des manteaux luisants de pluie mal séchée, avec le vent qui les envolaient. Ils marchaient en vol de corbeaux, sans croasser, légers d’un arc en ciel à oublier, d’une mer démontée, lestés de pierres à déguster, les empêchant de se perdre un peu plus loin, à l’angle du figuier.

C’était un jour étrange, comme cette année.

3 commentaires

  1. Texte super bien mené qui te ressemble dans le style de récit. Dans ses effets de mystère et trompe l’oeil qui gardent en haleine.Cinématographique, on les voit, on les invente, on voit ton paysage et on te voit. Bises

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