Les histoires de couloirs

Il se tientf , au centre de la porte ouverte dont lèse panneaux sont rabattus sur les côtés. Il regarde XX sans voir, un peu courbé. Je l’ai vu parce que je me suis retournée après avoir senti l’odeur de la cigarette.

Il est placé à la porte comme à une frontière, entre le Couloir et la salle, mais la fumée n’a que faire des frontières.

A gauche un , quand on regarde vers la porte, de les cuisines. Ou bien la table à carte, aux dés, aux pauses café, sandwich, ces moments pris entre deux courants et. WoW d’air et la vapeur du séchoir d’assiettes, qui se lève comme un rideau sur la scène du théâtre de la comédie humaine.

C’est Henri, le responsable du Couloir, chef d’orchestre d’un royaume éphémère.

Elles sont une dizaine, à sortir et entrer sans cesse, avec les grandes étagères de metal, à roulettes, qui font les va-et-viens du service sur table, du self amical, d’une course entre les chaises, les jambes qui dépassent, les fauteuils qui roulent, les déambulateurs qui flamboient. Le spectacle est dans la salle.

Les écaillers ont trempé les couteaux dans la glace, et mouillent leurs gants de sueur. Il fait chaud à l’intérieur, les huîtres se pèlent.

À ma gauche, Jean-Claude. l’amuseur de ces dames, un brin macho, un brin de la taille d’une aussière, mais on reste modeste dans le milieu, avec le rire en pointe, qui cascade en ricochet devant son public qui accourt. c’est la fête, on entend tout, on ne dit rien, on rit, surtout, on rit, il faut se faire du bien.

Christian passe, avec une pile d’assiettes blanches encore tiède, une pile parmi d’autres sur un chariot qui glisse ses deux étages entre mes fesses et le mur, parce qu’on n’est pas à l’ample, de l’autre côté du couloir, on n’est pas ample, pour laisser la vie dans la salle. Il a posé sa cigarette a côté de celle d’Henri, je suis sûre qu’elles se racontent des histoires dans le vent, comme on laisse passer un mot, une phrase, emportée par le courant. Il me demande si mon homme fait du rugby, avec ce regard un peu admiratif, un peu étonné, de voir une force de la nature déplacer la vie à force de bras, sans barginer. Je lui raconte l’arrêt de l’alcool, puis du tabac, il ne dit rien et me dit que sa vie, il sait, mais bon, non, pas maintenant, il a 70 ans…

Il sera toujours aimable Christian, du nord comme les autres, la générosité chevillée aux poumons. Merci toujours, un sourire toujours, une tape dans le dos, comme à un vieux pote à qui on a dit l’essentiel.

J’ai le nez sur ma machine, je pointe du couteau dans le talon, encore une et une autre, j’entends le bruit qui pulse mes artères, j’en vibre, de rythme ou de fuir, l’oreille en sourdine, perdue dans mon monde, je fais des piles de jolies huîtres plates, pour faire de l’art, au fond, de l’art de panier.

J’attends. J’attends le débordement, la musique, le déhanché, l’envie.

Dehors, il pleut. Ils ont tous la veste mouillée. Dans le Couloir, on râle contre le vent qui s’engouffre, quand on ouvre sans fermer derrière soi, ces portes, qui ne s’ouvrent que d’un côté, celui du Couloir, qui maitrise à la perfection l’art d’être indispensable. On s’excuse, on bouscule, on écarte, on déplace mais on passe, des kilos de palettes, des kilos de cailloux, des tonnes de fraîcheur, pour réchauffer l’intérieur.

Arrive un moment où ils disparaissent. Tous. Les écaillers ont été avalés par le Couloir, monstre tentaculaire qui enserre une salle immense. Ils ont laissé des traces de leur passage, les gants posés ça et là, les couteaux sous la glace fondue, les tabliers jetés comme un retournement de veste. Ils ont trouvé l’entrée du couloir qui mène au bar, celui que chacun tente de traverser une fois dans sa vie, dans sa journée, comme un labyrinthe vivant où la vue s’arrête au dos du voisin, un magma mouvant qui gonfle au fil des heures et se vide en fûts de bières à chaque minute qui passe. Si j’ai cherché une fois une eau à bulles, j’ai perdu la notion du temps, tant il a fallu remonter le courant, face au vent, tirant des bords dans les rares espaces laissés libres, sans me faire arroser d’un verre un peu trop chancelant, une marée humaine dont je ne maîtrise aucun des horaires, ni même le sens de son existence.

Au retour, j’aperçois sur la scène des femmes, ou bien des hommes, puisqu’ici on porte le masque jusque dans les apparences, pour se délester de cette vie qui assomme, percluse d’amiante.

Ça capte et ça lève la jambe dans des couleurs risquées mais chatoyantes, dans les plumes d’apparat qui se fardent de joie.

Il y a une femme qui arbore fièrement son badge « Born in Rosendael ». Il est fixé sur sa belle poitrine et j’ai eu toutes les peines du monde à lire sans avoir l’air de fixer ses seins ! Elle enfourche parfois un balais, sorcière rose qui chante « femme je vous aime » en se déhanchant avec ses amies ! Mi sorcière complètement Dunkerque !

Les écaillers sont revenus, un peu plus braves, un peu plus gaillards. Un petit remontant de derrière les palettes et ils pensent être les plus rapides, en tout cas, ont moins mal, anesthésiés d’un moment convivial. Ici, tout se passe qui restera là, ne dépassera pas le Couloir, tampon entre le dedans et le dehors, là où la vraie vie rattrape et rappelle à l’ordre. Parfois, on est bien dans l’intérieur, à se cacher de qui on est, dans la soie de l’envers.

Il est tard, un soir, puis deux soirs, il est tard même un midi, quand on marche sur le feu, quand les épaules se détachent des omoplates et qu’il n’y a plus de socle à son cou. Les yeux sont brûlants des heures sans fin, des cafés qui ne font plus rien. Je me suis vue manger un sandwich au pâté, allongé d’une tranche d’un jambon coupée par moi-même, avec un couteau de poche d’huîtres plates, un petit goût d’un repas au bout des doigts, mais il n’était que neuf heures du matin, ma couette encore portant mon empreinte. Je me suis vue aussi porter le regard sur le mur bleu nuit du couloir, quand j’ai posé une chaise en face et posé mes pieds plus haut que mes genoux, pour tenter de perdre la notion de gravité. Dialogue avec un mur, à défaut de parler aux huîtres fermées.

Chantal, qui a remplacé Jean-Claude, est pimpante. Jolie blonde de soixante ans et plus, elle est énergique et généreuse. Me dit avoir eu mal aux pieds le premier soir, mais elle portait des talons car elle n’est pas « très basket ». Le lendemain elle est revenue avec des semelles compensées, des basket en semelles compensées. Elle danse un slow avec Henri, sous le regard de Christian, son mari, qui glisse toujours ses assiettes. Chantal me dit aussi, entre deux blagues : – « cette dame, je lui ai dit de demander des demi douzaines, car elle n’a que douze euros pour manger, et tu vois, ça me donne la chair de poule ça ». La générosité des gens du nord n’est pas une légende.

L’orchestre envoie. Il fait perdre la notion de toute réalité, de tout souci. On a quinze ans, peut-être trente, les jambes ont l’envie d’enrouler le vent puissant qui sort des baffles, les bras se lèvent, même sur les tables, on oublie qu’on mange, puisqu’on oublie tout. La musique cueille chacun, dans un souvenir ancien , ou peut-être est-elle responsable d’un instant qui se fixera dans la mémoire que l’on aura perdue un jour lointain, les masques sont tombés.

Parfois, il fallait s’enfermer dans le grand couloir pour retrouver l’ouïe. Calmer son regard, retrouver une certaine neutralité. L’agent de sécurité passe, ou bien le secouriste de l’ordre de Malte, immense, il est réparable et par sa taille et son gilet fluorescent. Un écailler, un jeu chien fou, s’est piqué de la pointe dans le bras, ce n’est rien, mais c’est le signe qu’il est bientôt la fin de la fatigue.On est dimanche, les jeunes parents emmènent leurs enfants et la grand-mère, on est dimanche ou bien n’importe quand, il fait nuit depuis trois jours.

La fête fut folle, la fête fut dense, la fête comme un interdit que l’on bafoue, comme une liberté chèrement acquise, une fête telle, qu’elle n’a pas de prix, elle a juste, rendu la vie.

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