Il a finalement choisi un modèle d’occasion.
Autant dire que le choix ne s’est pas fait simplement. Quelque chose qui résisterait à l’air salin, aux cahots d’une route, aux chemins parallèles, aux petits cailloux.
Il y avait trois possibilités. Au plus.
Un modèle un peu plus récent, moins de kilomètres, une carrosserie plus attrayante. Un autre, plus ancien, autant de kilomètres, mais la rouille attaquait déjà le châssis. Le dernier choix était éliminé d’office, trop fragile, pas assez fiable.
La fiabilité ça compte. Il faut pouvoir compter dessus.
Alors, il a choisi un camion, discret, pas trop de chromes, rien de rutilant, pas de dégâts apparents, un nombre de tours de roues correct, diesel bien sur, de ceux qu’on doit parfois laisser chauffer un peu le matin avant que le moteur puisse se dévoiler vraiment.
Ce camion prend toute sa force au soleil. Comme si la chaleur permettait un meilleur écoulement des fluides, avec une carrosserie légèrement brillante, plus nette au soleil après la pluie, qui sait raviner le sel sur l’écorce, nettoyer les ombres, les traces de boue.
Pourtant, l’hiver, il s’en est rendu compte avec le temps, est difficile à passer. Les démarrages sont plus lents, les filtres s’enchâssent plus vite, et parfois, il faut remette en état.
Il ne sait pas faire toute les réparations nécessaires.
Il sait apprécier le siège qui se moule exactement à son dos et ses cuisses, il sait apprécier le ronronnement du moteur quand il décide qu’il ne boudera pas à la tâche, il aime la chaleur qui envahit l’habitacle quand il presse le bouton adéquat.
Mais il reste parfois démuni devant l’huile qui se fige et qui bloque le fonctionnement des rouages. Ça l’agace. Cette impuissance qui lui fait souhaiter une intervention divine, un espoir de trouver les bonnes clés pour décoincer le boulon qui freine l’engouement du camion.
Ce camion a une âme. Il a déjà vécu, il a une histoire. C’est souvent le cas avec les occasions. Le passif qui se niche dans les entrailles les mieux cachées d’un moteur aussi performant soit il. Et puis ce camion n’a jamais été confronté à cette vie là. La nuit sous les étoiles avec le sel comme couchage. L’affrontement avec les chemins de traverses, les nombreux voyages. Le remise en question de son utilité au vu des travaux qui l’attendent.
Le chauffeur sait pourtant bien le potentiel cache sous le capot. Ce ne sont pas ces quelques rayures, ces quelques bosses, qui vont l’empêcher de tracer la route aussi chargé soit il.
Alors, chaque jour il attelle, il remet au travail, parfois il repose au coin d’un jardin, devant un paysage serein. Il passe la main sur les gardes boues, il refait le plein, il vidange, il change les routes pour que la pente soit plus douce.
Il a choisi une occasion de camion, un peu déglingué, du neuf, il n’aurait pas voulu, malgré le défilé de mode qu’il voit parfois passer. Il sait l’expérience, les usages, la volonté de passer malgré les obstacles.
Je suis un camion un peu vieux, un peu rouillé, avec les rotules qui se grippent, l’huile qui se fige les matins trop froids.
Mais mon chauffeur continue de veiller sur moi, il n’est pas encore temps de me mettr à la casse.

Tout est question de transports….
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