FEMME BAOBAB 2

La moustiquaire est l’outil indispensablement inutile du toubab au Sénégal.

Elle ne dure que le temps d’un demi sommeil, et puis elle renonce. Un pied suffit à la mettre à terre, une main qui s’oublie, un lit trop petit.

La lumière électrique de la terrasse est trop blanche, désagréable. On n’a pas de choix de lumen, de chaleur, d’intensité chez le Tigo (Tiko on dit) du coin.

De toute façon, le courant est alternatif, alors nous achetons des bougies, on parsème la table, le muret, le sol, de petites lueurs qui suffisent à nous éclairer, bien que lire ne soit pas très facile surtout avec les bras trop courts.

J’ai pu prendre une sorte de douche au godet, et mettre un boubou propre après cette journée d’agapes, mais rien n’est assez long pour lutter contre les mout-mouts, et les mosquitos, particulièrement présents et agressifs à vrai dire, que leur a t-on fait? Chaque femme a son éventail pour lutter contre les bestioles, ou un tissu qui cache le moindre bout de peau.

Bref, au matin, j’ai, de la cheville au genou, plus d’une trentaine de boutons, boutons qui grattent, la vache. Vive l’hivernage.

C’est encore la Tabaski, c’est bien ainsi.

La nuit est vivante. Le bruit de fond des grenouilles m’assourdit. Les chèvres qui passent, l’âne qui braie. Je n’ai pas entendu l’imam de six heures quinze, c’est que j’ai dû dormir un peu.

Les nuages sont toujours là, mais on ne sait pas pour la pluie. Elle doute, et nous aussi. Son indécision nous tient chaud, nous tient moite. Plutôt que de tomber en grosses gouttes, elle se pose en sueur dans les plis de mon ventre quand je suis assise, dans mon dos quand je marche, sous les seins, des plis qui ne se refusent rien, le plastique de mes lunettes, qui glissent inexorablement, sous l’effet de la pression de l’air, air qu’on cherche sous l’ombre des manguiers, du Nim, des acacias.

Nous prenons le thé chez Moussa. Marie m’accueille en français, on s’embrasse, ce qui n’est pas sénégalais du tout, mais voilà, ils s’adaptent à nous aussi.

Il y’a des jeunes qui passent dans la cour, des garçons et des filles, elles sont les reines du village, si grandes et si fines, avec leur petit sac en faux cuir, brillant, leurs coiffures alambiquées, parfois leurs talons et leur très moulant boubou. C’est la journée où tout un groupe va passer la journée sur l’île de Sipo, tradition instaurée par Moussa dans son jeune temps, un grand pique nique en pirogue, pour que les jeunes se retrouvent entre eux, discutent, passent un bon moment. J’imagine le feu de camp guitare de notre jeunesse à nous, et plus si affinité, alors je souris in petto.

Je n’ai plus l’impatience des premières années. Je sais que notre échelle de temps n’est pas la même, je n’attends plus d’être à l’heure ou qu’on le soit pour moi, et ça rend le tout bien plus confortable. Je suis là, je regarde, j’écoute, ou pas d’ailleurs, mes pensées s’envolent avec les multiples conversations que peuvent tenir Adama et Moussa en même temps, il sont plusieurs cerveaux sans doute, car ils  sont capables d’interrompre une phrase pour répondre à une question qui vient du dedans de la maison ou de derrière l’arbre, et reprendre au mot laissé en suspens, très exactement. Nous prenons l’habitude de nous couper nous même aussi quand il faut, pour laisser l’organisation de la journée se faire, en famille, entre amis ou par téléphone. Et s’ils s’excusent, nous répondons amoul solo, car au fond, ce n’est pas grave.

Moussa nous interpelle par un « baal akhq » (de mémoire, je suis pas bien sûre) que je ne comprend pas. Il m’explique que la Tabaski c’est aussi une façon de demander pardon à tous ceux à qui on a pu faire de la peine, de s’excuser d’un mauvais comportement. Une sorte de remise à zéro des compteurs dans les relations sociales proches et élargies. J’ai perdu mon petit carnet où je notais la réponse qui, me semble t-il est Baal nala, excuses acceptées, je te pardonne.

Au Sénégal, on sait préserver ses amis, à l’aide des traditions et de la religion.

À l’heure de la sieste, le ventilateur veut bien fonctionner, mais il n’y a pas d’eau à la douche encore. C’est ainsi souvent. Vivre au rythme de l’eau absente, n’dokh amoul, et en profiter dès qu’il y en a, n’dokh amna. Nous sommes allés acheter chez le mauritanien notre première bonbonne de 10 litres. On la vide dans la bouteille d’un litre au fur et à mesure des besoins.

Une fourmilière ne cesse de prendre vie sur la terrasse. Ça grouille, ça file, elle se refait en quelques heures. Il y a tellement de vie partout. La terre bruisse comme l’arbre qui souffle le vent qu’il cherche. Au soir, nous serons tellement poisseux, que nous fixons le ciel noir en espérant une ou deux gouttes.

Prendre une douche sous la pluie. J’en ris, je n’y crois plus, et puis. En fait, il pleut si fort qu’on doit crier pour s’entendre, les bougies vacillent sous le vent, nielow, qui s’est levé, la douche est efficace, elle remet d’aplomb, elle nettoie.

Adama est venu manger avec nous, nous laissons se poser les silences.

Et puis des amis passent. Il fait nuit depuis au moins deux heures, je ne sais plus à quel temps je suis, il faut croire qu’ici tout s’arrête, c’est la faim qui dit peut-être, ou bien le nez qui pique dans le livre. Je laisse faire, tout est tellement plus simple quand on lâche prise sur ce qui ne se maîtrise pas.

Nous voyons les amis d’Adama, ceux de son enfance, les quatre mousquetaires, et nous les entendons sortir de petites vannes, ils rient et nous aussi parce que vraiment, c’est un Adama chez lui, qui cesse d’être en représentation que nous voyons.

Il m’avait prévenue que Bouba allait venir. Avec un petit sourire il m’avait dit « ah, Bouba c’est un lutteur hein, tu vas voir ». Il se rappelait sans doute mon oeil brillant lors de la lutte vue il y a deux ans… Bouba est instituteur dans une ville voisine. Adama lui a donné un surnom : bouffechidor.

Bouba est arrivé, 1,90m, 120 kg. Adama veut qu’il perde du poids, qu’il vienne aux champs travailler avec lui plutôt que d’être en vacances tout le temps. Il se soucie de son poids, ici ça devient un problème : l’hypertension entre autres. Alors il le cherche, le titille, Bouba soupire, se marre, promet qu’il viendra.

Les deux autres larrons c’est Fali à Dakar, plus qu’un frère, et Kekoï, qu’on a déjà vu plus déprimé que ça, mais qu’Adama a remis sur les rails. Il est comme ça : ceux qui reviennent de Dakar, après le miroir aux alouettes, il leur trouve un petit boulot, un truc pour les sortir de l’ornière, pour leur redonner du goût. Ça a bien fonctionné pour Kekoï. Depuis, il travaille pour une ONG et conduit un 4*4 dans les rues de Toubacouta.

Fatou vient aussi. Je l’ai eue au téléphone la veille. On a pas beaucoup parlé car elle riait trop. Elle disait « Tifenn, ah Tifenn » et riait, riait de joie. Elle est comme ça aussi Fatou, pleine de rires. Quand elle est arrivée dans le noir, petite femme, comme un navire qui entre au port, royale, j’étais surprise de voir sa perte de poids. Au moins 15 kg en un an. J’apprends alors qu’elle a été très malade, le coeur.

C’est ça aussi, le Sénégal, tu n’apprends les nouvelles qu’en te déplaçant. Tu ne sauras jamais rien de loin. De loin, ça va toujours bien, Inch Allah!

Bref, Fatou est assise avec nous, elle me tient la main, elle demande comment va la famille. Je lui montre les photos des enfants et d’ici. Avec peut-être un peu de gêne, mais j’assume mon état de toubab riche, très riche, tu vois, quand tu sais la vie là bas. J’apprends à accepter qui je suis, sachant bien, de plus en plus, que je ne pourrais pas vivre au Sénégal si je n’avais pas quelque chose à y faire, et avec ces amis là surtout. Je ne pourrais pas, jamais, me retrouver avec les expats blancs, logés dans le quartier riche de Dakar, après avoir passé toutes ces nuits dans l’hôtel de Fali. L’hôtel situé dans le Grand Yoff, quartier populaire, où les routes propres sont de sable, ou les autres routes sont défoncées, où les canalisations fuient, où il n’y a pas un seul mètre de trottoir qui soit en bon état, et de toute façon, chaque mètre carré disponible est pris par les marchands de tout, de vraiment tout, c’est un bazar indescriptible, coloré, bruyant mais jamais agressif, juste toujours bruyant. J’ai enregistré les bruits de notre chambre la nuit, c’est un hall de gare, avec des jembes quelque part au loin.

Je ne pourrais pas non, vivre autrement qu’avec eux, et je sais bien que cette vie là finirait par me peser, en tant que femme, blanche, et qui ne parle pas wolof.

Alors, j’imagine souvent ces sénégalais qui se retrouvent à Paris ou ailleurs dans une grande ville, loin du climat, des bruits, de la vie qu’ils mènent dans les villages. J’entends Fatou qui me dit, « quand je suis venue en France, à Paris, et que je disais bonjour aux gens que je croisais, personne ne me répondais ». Elle est venue un été, avec ses magnifiques boubous, et oui, je vois bien ce décalage immense, ce trou béant entre nos deux cultures, et je vois bien les blancs qui regardent ces noirs arriver, tous pétris d’espoir et déjà si dépités à leurs premiers pas sur le sol français.

Je suis malheureuse à posteriori de ces gens perdus, qui ont laissé leurs racines, parce que le travail aux champ ne leur paraissait pas suffisant, parce qu’ils ont vu la vie ailleurs à la télé ou sur internet, et qu’ils se sont leurrés d’une vie meilleure.

Eux qui ont une famille, des terres, ne savent que trop tard, ce qu’ils ont perdu.

Ces magnifiques filles des villages, filles de tous les habitants, nourries dès leur enfance par toutes les femmes qui gravitent autour d’elles, je le vois perdre leur dignité, leur regard fier.

Ici au moins, elles sont reines.

Fatou, j’ai envie de la serrer contre moi et de lui demander pardon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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