Genèse 

M.Blanc n’avait finalement pas de barbe blanche. C’est la photo de classe qui me le dit. Il y avait plus de noir et de gris. Des lunettes aussi. 

M.Blanc m’a fait une place dans sa classe, quand un beau matin j’ai débarqué, fraîche petite fille sage en robe madras et col rond, la raie sur le côté et des sandales avec chaussettes blanches aux pieds. Une barrette aussi, dorée, dans les cheveux, bien sûr. 

On était deux métro, une blonde et une brune en fait. On s’est suivies jusqu’à la 3e, quand même, toujours les deux seules, les uniques blanches de la classe, des classes, je nous ai comptés sur la photo, en 3e on était 36. Tu vois. C’est pas pour ça que ça ne marchait pas, non. On était plutôt bons, tous, je pense. 

En CM2, la blonde était déjà là, et les premiers mots qu’elle m’adressât sont encore gravés dans ma mémoire « zot y cause créole? »  Bien sûr, je n’ai rien compris. Elle était plus légitime que moi de plusieurs années du haut de sa blondeur. Elle avait déjà son groupe d’amies. 

Moi, j’avais ma robe madras avec mes sandales et mes socquettes blanches. 

M.Blanc était un bon instit. Certains matins, il vérifiait nos cheveux, à la recherche d’éventuels poux. Mais le plus souvent, il parlait et se servait de la règle jaune en bois pour nous apprendre la géométrie. Un tableau à la craie, de ceux que mes enfants n’ont pas connus ou presque je crois. 

Et puis, il permettait qu’on prenne des livres pour les emmener à la maison. 

J’en ai lu au moins un. Il est là, dans mon coeur, dans la chimie de mes tissus, et je suis en train de le relire, pour la première fois depuis 1982. 

Parce qu’il y a des auteurs que l’on peut lire que l’on ai 10 ans ou bientôt 45. 

J’ai relu les 60 premières pages, et j’ai eu la sensation très étrange, intime, d’être chez moi, de reconnaître les lieux, de voir cette petite fille comme si c’était moi. C’était moi! 

Le lion de Joseph Kessel. Tu te souviens? Cette petite fille, un peu sauvage, très seule, qui parle aux animaux, qui les comprends, qui se réfugie en eux, comme dans le giron qu’elle n’aura pas, puisque sa mère ne sait pas faire. La mère, triste, isolée, qui recrée un monde qui n’existe plus, qui voudrait que sa fille soit comme elle le désire, mais qui ne voit pas, la personne qu’elle est, sa vie, ses désirs, sa liberté. 

Je me suis vue dans les yeux de Patricia et la contemplation de l’aube qui se lève, au moment où s’étire le jour et s’éveillent les bêtes. C’était moi, la petite fille seule, qui ne se sent bien qu’avec la nature et un chien, un chat, un félin. 

Relire ce livre comme s’il s’agissait de ma vie, alors qu’il n’en est rien, si ce n’est cette solitude, cette force qui te tient debout à vivre pour les autres, avant d’être toi. 

Et le livre pour rempart. 

1 commentaire

  1. Un livre que je n’ai pas lu
    Mais j’en ai un moi aussi, livre âme soeur, moi qui lisait peu. Je crois que j’ai réussi à le sauvegarder
    Tombée du ciel, il s’appelle.
    C’était moi aussi. Une histoire d’extra terrestre parmi les autres enfants qui l’accueillent.

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