Plus je ferme les yeux et plus j’écris. Autant dire que le sommeil s’éloigne à chaque phrase que j’oublie, puisqu’à fermer les yeux, je n’écris pas.
Le départ d’Yvan a déclenché la chute des autres dominos. Je n’en peux plus des non-dits et des souffrances cachées, quand j’ai vu la douleur étreindre ses filles, sa femme, sa sœur, son filleul, et tous les proches venus lui rendre un dernier hommage.
Il a réussi ça, Yvan, une unité filiale autour de lui comme un rempart.
Je n’ai pas pu assister à la cérémonie religieuse du matin, car je voulais rester avec mes enfants leur dernier jour de vacances, alors je t’ai laissé partir, seul avec ta douleur sous le bras, une douleur que tu ne pouvais pas exprimer vraiment, car tu savais que pas grand monde savait, et encore moins ton frère et tes sœurs. Moi, j’ai écrit un texte, qui apparemment à donné la parole.
Tu me donnes l’autorisation d’écrire ici, malgré le tabou, le tremblement de terre, le bouleversement d’une histoire déformée, mal dite, peu transmise. Et puis, ici, je ne suis pas très lue, encore moins par ta maman à qui nous ne voulons pas faire de mal, ni rappeler de lourds souvenirs, elle qui a choisi de vivre deux histoires sans jamais reconnaître l’influence de l’une sur l’autre, pour éviter de s’y perdre sans doute.
Yvan est ton oncle, ton parrain, le frère de ta maman. Dans la fonction de parrain, il y a celle de père, père de substitution, et je crois que c’est le père que tu aurais choisi à défaut du tien. Parce que le tien, tu n’en peux plus d’essayer de pardonner, en vain. Une vie entière à réparer, à rembourser, à faire mieux, ou plus fort, à aller plus loin jusqu’à te perdre dans l’alcool, puisque c’est le point commun que vous pouviez avoir avec le père biologique dont on t’as donné en partie le prénom. Jusqu’à ce que tu décides, par amour pour tes fils, par une intelligence différente des autres, par une lucidité incrédule, qu’il fallait cesser ces conneries, comme tu dis.
Alors, tu as fouillé dans ton histoire, car on ne se répare que si l’on se connaît, on se soigne si l’on sait la cause du mal.
Yvan a construit le chantier, dans lequel, dès tes 14 ans, tu avais décidé que tu travaillerais. Yvan avait hérité de ce chantier, des parcs en amont et de celui de la Pointe, de son père, le grand-père Tonnerre comme on dit, Émilien Tonnerre, le papa de ta maman, Emiliane. Les prénoms ici, c’est quelque chose. Émilien était marié à Flora, une belle fleur, pour une vie joyeuse, dans la maison du bout, la maison en pierre, où ta mère à passé son enfance avec son frère chéri, Yvan.
Ta mère est une belle personne, à ne jamais se soucier d’elle même, toujours à agir pour les autres, et je n’ose imaginer ce qu’a été sa vie, tiraillée entre un mari alcoolique, et un frère parti loin, pour sauver sa peau et sa famille, en partie à cause du dit mari.
Le mari, il n’a pas choisi. Sans doute que sa vie s’est construite sur une erreur d’aiguillage, que vous avez payé toute votre vie, plus ou moins inconsciemment. On ne peut pas trouver le bonheur dans l’ostréiculture si on ne choisi pas de faire ce métier en pleine conscience. Ainsi, ton père n’a jamais vraiment travaillé, préférant confier à d’autres le soin de gérer le chantier, à ta mère d’y passer ses journées, avant de s’occuper des quatre enfants, et plus tard, d’aller récupérer l’épave au bar, avant que ce soit toi qui t’y colles. À tout malheur l’alcool est bon, dirait on.
Ton père a vécu sur une méprise, et pour ça, on ne peut pas tout à fait le haïr.
Néanmoins, Yvan est revenu à Listrec voir sa sœur, plus souvent après le décès de ton père mais il n’a presque jamais pu fouler le sol du jardin où il est né, encore moins, venir voir son chantier.
Comme cela veut tout dire qu’il ait voulu que ses cendres soient dispersées à Listrec, et qu’à toi seul il ait confié cette lourde tâche, en disant à sa femme « Jean Noel saura bien où me mettre ».
Savait-il alors que ses filles seraient avec toi, vous cinq, toi comme un fils avec tes sœurs? Et sur le quai, les maris, les petites-filles et leurs maris, les petits-fils, les arrières petits enfants, sa sœur tant aimée, sa femme dont la douleur était si lucide malgré le début de la maladie de l’oubli, étrange encore que ce soit cette maladie là, précisément qui touche cette femme qui n’a rien oublié des misères subies à cause de la famille de ton père et de lui-même!
Nous avions le froid glacé de cette fin du jour qui transperçait nos manteaux, pauvres cuirasses contre les larmes que l’on entendait couler dans le vent. Et cette petite voix d’enfant dans le noir « au revoir papi ».
L’exil était fini.
La maison à gauche du chantier restera le témoignage des vicissitudes subies dans les années 50 et 60. Mais dès notre retour, la photo d’Yvan trônera au chantier, son regard vers la mer et les parcs.
Yvan est parti, mais ta génération doit vivre en toute connaissance de son histoire, pour qu’elle ne soit pas un fardeau pour tes fils et les enfants de tes cousines.

Je reste sur une faim. On attend de connaitre « l’histoire »…Ou bien tu t’arrêtes là ?
Et bien encore un lourd chagrin pour l’homme vaillant. L’appel à la vie au travers de ces présences éternelles.
Bises
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C’est délicat mais c’est l’objet d’un bouquin 🙂
Je n’y suis pas encore car les protagonistes sont encore en vie pour certains et je ne veux pas blesser
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Voilà ce que je pensais…Formidable projet.
Je vous embrasse
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