Je m’accuse souvent de ne pas avoir d’opinion. Parce que l’opinion se forge quand elle sait la couleur du fer et sa chaleur, ou bien quand elle connaît la force du marteau sur l’enclume. L’opinion, c’est quand tu as une idée même vague, même déferlante, de ce qui se trame devant, derrière, en dessous et au dessus. Quand tu sais de quoi ca parle.
Et puis, il y a les évidences. Celles qui t’apparaissent parce qu’on t’a élevé de telle ou telle manière, par l’influence de ton environnement, ton ADN acquis au cours des années, si tant est qu’un ADN puisse s’acquérir ce que je ne crois pas, même sans m’appeler Pavlov. Mais bon. C’est tellement ancré en toi, que ça fait partie intégrante de ce que tu es, ton ADN social, donc.
Bien sûr, je n’ai pas vécu la guerre. Alors je ne peux pas savoir.
Néanmoins, il y a eu le 7 janvier.
Avant, il y avait eu le 11 septembre. Je me souviens bien du 11/09/01. Comme tout le monde. J’étais encore banquière, vêtue jolie de tailleurs, de talons. Ce jour là, je portais un ensemble un peu feuille d’automne, un truc fluide qui glissait son mon ventre de femme enceinte de 7 mois. Marangoni, c’est comme ça qu’il s’appelait et qu’on l’appelait, si bien que j’ai oublié son prénom, m’avait stoppée dans le couloir, entre le back office et les guichets, je devais avoir des dossiers entre les mains, et me disait « il y a des avions qui sont tombés sur des grattes ciels à NY ». Je ne sais pas comment il l’avait su, si quelqu’un l’avait appelé, parce qu’à l’époque, on n’était pas aussi connectés qu’aujourd’hui et on pouvait ignorer les informations une journée entière.
Ah bon? Ai je du dire.
Un truc loin, pas chez moi, dans un pays qui ne m’avait jamais attirée.
C’était horrible. C’était un film. C’était des images. C’était triste. Mais moi, je devenais maman, je construisais ma vie, j’avançais sans trop regarder ce qu’il y avait sous mes pieds ou sur ma tête. Ce qui comptait c’était ma vie de famille et mon chat. Pourtant, je ne pense pas que c’était de l’égoïsme mais juste de l’inconscience, de la naïveté, de la candeur. Ça n’arrivera pas chez nous.
Mais il y a eu le 7 janvier.
Les années avaient passé, ma vie avait déjà pris une claque, la petite maison dans la prairie et Caroline Ingalls avaient vécus.
Je rentrais de la marée, et donc j’enlevais mes cuissardes et j’allais me jeter sur la cafetière pour faire le café qui allait réchauffer les hommes qui arrivaient juste après moi, pour une pause bien méritée. Ce faisant, je lisais mes SMS. Y’en avait un d’une amie que j’estime beaucoup, mais je ne l’ai pas crue. Je n’ai pas cru son SMS, ni elle. Je crois que c’était « Cabu est mort ». Je pourrais aller vérifier mais pas vraiment envie. Et puis après c’était « tout Charlie est mort ou presque », un truc comme ça.
Charlie, c’était ce qui traînait dans mon studio d’étudiante ou dans la coloc. C’était les couvertures trash qui m’attiraient toujours un sourire et les articles qu’on lisait aux toilettes ou bien dans les bars. A l’époque où on fumait encore dans les bars.
Charlie c’était un état d’esprit. C’était un peu ce que j’étais, un peu bizarre, un peu seule, un peu piquante, un peu cynique, un peu drôle. Un peu.
Je le suis devenue beaucoup ce jour là comme plein de gens. Même si je trouvais que le 11 ça ne pouvait pas être vrai, que les gens se mobilisaient pour faire bien, pour faire genre, moi, j’avais envie de pleurer dans mon coin sur mes illusions perdues et sur cette humanité en laquelle soudain, je ne croyais plus. Mon monde s’effondrait pour de bon.
Ça fait deux ans, et je crois bien que mon deuil a duré tout ce temps.
Je n’ai pas fait la guerre, mais elle est entrée en moi, à mon insu, la garce.
Dans trois jours, c’est la fin du monde dit libre.
Mon opinion, c’était de ne pas en avoir parce que je ne savais pas. Et puis l’opinion de ne pas froisser.
J’ai pourtant des opinions, depuis toujours, mais elles ne se sont jamais confrontées à des gens qui n’avaient pas la même que moi. Mais comment auraient ils pu savoir, puisqu’elle ne s’exprimait pas’?
Des millions de gens sont capables d’élire un type capable de mettre à mal la démocratie. Des individus isolés sont capables de tuer des centaines d’innocents. Un fou, peut anéantir un pays en actionnant un bouton. Tel est le monde d’aujourd’hui.
Il était sans doute comme ça depuis des dizaines d’années mais je ne l’avais pas vu à ma porte. Malgré les études d’histoire. L’histoire ne devrait pas s’appeler l’histoire parce que je crois qu’elle me conte. Elle me légende. Elle s’écrit dans les livres.
Un jour, l’histoire c’est le temps présent, ce que l’on vit chaque jour, avant d’être une suite de mots et d’images dans un livre. C’est toi et c’est moi. C’est nous qui faisons l’histoire que liront nos enfants.
Es tu fier de l’histoire que tu laisses?

Tu as mis 11/11 mais je pense que tu parlais du 11 sept 2001 aux USA.
Je n’oublierai jamais ce jour là qui catapultait aussi la vie du Monde et ma vie de famille.
Le 7 janvier avec Charlie, parfois j’ai peur d’oublier l’année et quand je pense que c’est 2015 je ne le crois pas. Je crois que c’est l’an dernier.
Une amie a perdu son mari peu après , alors elle me rappelle le temps quand elle me dit » ça fait deux ans. »
Dimanche soir au Masque et la plume, un débat intéressant sur un nouveau roman qui sort, j’ai oublié le titre, mais qui parle de la nuit après le 2eme tour des présidentielles ici. L’auteur décrit des émeutes, un grand défoulement. Tandis que l’amie du héros est partie en cargo, elle ne voulait pas être là justement. Les quatre critiques avaient des avis très divers et forts à la fois sur le roman et sur cette nuit qui viendra. Que j’espère ne pas être ce que je redoute totalement.
J’ai vécu dans une famille où ne pas avoir d’opinions et ne pas les clamer, les poser, les revendiquer avec violence n’était pas possible. C’est aussi un fardeau. Je me demande souvent d’où cela nous venait, nous vient. De quels tréfonds de quels ancêtres, de quel contexte, de quels pays, de quelles guerres et querelles. Tout ce qui nous portons.
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Oui bien sûr septembre ! Pourquoi novembre ?? Le mois qui se dit Du en breton, le mois noir. C’est bien d’avoir une opinion, je me suis trop longtemps cachée.
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« Qui nous portons » ?…mdr
Qui l’on porte, portes après portes
Ceux qui nous portons
Ce que nous portons, etc etc
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