Orage de mer(e)

J’ai des colères enfantines. C’est comme ça que je nomme à présent, ces mouvements d’humeur que pendant longtemps je n’ai pas su expliquer. 

Dehors, l’ouest se teinte d’un gris bleu tirant sur le noir, alors que le soleil du matin se reflète dans les arbres, dont le feuillage s’illumine comme un jour de printemps. Le contraste est beau, les contours nets et précis, sans bavure, les couleurs sublimées. 

C’est beau, intense, et soudain la pluie tombe, drue, froide, implacable. 

Comme moi. 

Il subit avec stupéfaction mon courroux, et sait maintenant attendre la fin de l’orage, même si la foudre est encore tombée au même endroit, pour entendre la pluie couler sur son épaule, le fleuve se tarir au vent de ses mots tendres. 

Je me suis souvenue de ce jour premier où je faisais connaissance avec ma fille, cette petite chose vivante dans le berceau transparent, ce mystère à la peau lisse et douce, aux cheveux déjà fournis et longs, ce bébé que je ne savais pas encore prénommer, ni même appeler « ma fille » tellement le bouleversement était fort. 

Ce jour là, une fin d’après-midi sûrement, la grand-mère paternelle était venue visiter l’enfant, le petit enfant. 

Plutôt que de l’admirer en silence, seulement pressée de la posséder sans doute, oublieuse de l’apprentissage d’être mère, elle demanda (le demanda t-elle vraiment?) à porter cet être tout neuf, encore pur, pas encore abîmé par la vie. 

Le père donna son accord, alors que moi, allongée dans un lit dont j’étais bien incapable de me sortir, toute à la douleur de ma cicatrice, je sentis mon coeur s’arracher de ma poitrine, mes bras se coller au matelas pour s’empêcher de crier que non, non et non, je ne voulais pas te prêter, je ne voulais pas que tu connaisses encore d’autres battements de coeur que les miens et ceux de ton père, je ne voulais pas qu’on prenne ta vie en main alors que je ne savais pas encore mon rôle, ni ma manière. 

Je ne pouvais pas sourire, juste épuisée de devoir encore me battre après ce combat de donner la vie, je n’ai pas pu te défendre, me défendre, et personne ne m’écoutait ni pouvait me comprendre. 

Toi qui me lis, si un jour tu as la chance de voir un bébé près de sa mère, n’oublie pas de lui demander si tu as le droit de t’en approcher, voire de le prendre dans tes bras. N’oublie pas que tu dois avoir l’autorisation d’entrer dans la bulle, de faire partie de ce lien qui se crée sans le rompre. 

Ainsi, au jour le plus important d’une vie, je ne savais pas exprimer, ni dire non, refuser. 

L’autre jour, j’ai revécu cet instant, d’une autre manière. 

Un petit enfant à mon doigt attaché, une petite main qui me guidait, s’en allait se promener vers des horizons plus grands, rencontrer d’autres gens. Attention je vais être cruelle, avec toute l’amertume nécessaire. 

Une grand-mère, une sainte, à qui l’on ne refuse rien parce que sa vie bla-bla-bla, souhaite à son tour prendre le petit enfant dans ses bras. 

L’enfant se retourne contre moi, s’agrippe, se colle, grogne, ne veut pas. 

La grand-mère insiste, élève la voix, joue pour de faux, ne comprends pas. Ne comprends pas. N’entends pas, n’écoute pas. 

Elle veut l’affection de l’enfant, son sourire et sa peau tendre. Elle veut posséder comme elle possède déjà d’autres enfants, la justification de son existence passe par là, elle qui s’est niée par sacrifice, qui n’a pas su dire non non plus, qui a aimé comme elle a pu, mal, qui tient par des chaînes de dépendance la vie de ses propres enfants, n’ayant jamais coupé le cordon ni d’un bord ni de l’autre. Sauf un, celui par qui les tout petits arrivent et la font revivre. 

Cruelle, je t’ai dit. 

L’enfant a été effrayé par le chien qui dit bonjour en aboyant fort, l’enfant découvre l’univers, bien à l’abri d’une main qu’il connaît depuis pas très longtemps, de bras qui protègent en confiance. La grand-mère sourit jaune et je promets de revenir plus tard, pour mieux partir et cesser cette épreuve de force, pour mieux revenir et permettre la reconnaissance. En respectant l’enfant. 

Crois moi que le lendemain de ce jour là, un de mes orages de mère a surgit, passant par un biais autre qui assomme  injustement la seule cible à ma portée, l’homme. 

Et que toutes les fois où le respect de l’individu a été bafoué m’est revenu, et que toutes les fois où la petite fille que j’étais, seule au milieu de la cour, ou bien avec ma robe madras et mon col rond, ou bien avec mes chaussures bateau en janvier de métropole, ou bien avec l’école de voile, ou bien partie alors qu’elle voulait et devait rester, même si…

Toutes ces fois où je me disais qu’il ne servait à rien de dire puisque de toute façon j’allais subir. Qu’il ne servait à rien de croire puisque de toute façon ça ne se ferait pas. Qu’il ne servait à rien d’espérer puisque je ne savais plus croire. 

Que je ne pouvais avoir confiance qu’en moi, et que les autres, toujours, me mentiraient. 

La poutre, la paille, et la reconstruction en passant par le filtre de mes émotions. 

Je n’ai pas fini d’être en colère, mais j’avance. 

4 commentaires

  1. TU AS BIEN FAIT.
    Je suis moi aussi outrée de voir des personnes, de la famille ou pas, s’octroyer le droit de prendre un enfant avec eux pour eux sans aucune considération de la situation, de ce qui se passe, de ce que l’enfant peut ou pas, de ce que la mère ou l’adulte avec l’enfant sait et peut faire ou pas.
    Toutes ces femmes qui ne peuvent s’empêcher de prendre, porter, un bébé, comme un objet, comme leur chose, pour cacher leur chagrin, oublier leurs blessures, tâter de l’innocence qui subirait leur assaut pauvre petit machin. Bien sûr, rien n’est plus enivrant que de porter un enfant, l’entourer de nos bras et avoir cette chaleur contre notre corps qui en redemande. Mais….
    Tu as bien fait. Je suis moi-même intraitable quand je le peux, en expliquant lepourquoi, en faisant barrage devant l’assaut des femmes qui veulent dominer et tyranniser – gentiment, hé, gentiment , c’est pour ton bien.

    Je suis toujours étonnée de te lire quand tu racontes que tu subissais des choses. Même importantes. Pourtant c’est la norme, parait-il. Faut croire que j’ai toujours été rebelle, méchante, égoïste, me défendant, moi, sans honte. Ce n’est pas toujours une qualité.

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    1. Qu’est ce qui est la norme ?
      En tout cas, sauvage et rebelle tu t’es sauvée de chaînes imposées. Les chaînes qu’on choisi ok, mais celles qu’on t’impose! Basta !!

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  2. Je cherche depuis que je t’ai lue. Je cherche si j’ai déjà eu ce type de comportement. Malgré des convictions et une bienveillance veillante (oui) et vaillante, un faux-pas peut arriver. J’ai bien réfléchi. Je suis certaine de ne jamais avoir touché embrassé ni photographié un nourrisson sans qu’on m’y ait invitée. Et plus tard, je ne le fais jamais sans l’approbation de l’enfant.
    Les hauts-le-cœur de l’enfant que j’étais qu’on obligeait à embrasser ou se laisser embrasser. Et ce regard de la mère qui avait beau dire, sa parole ne faisait pas le poids.
    C’est important de rester en colère.

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    1. L’enfant qui refuse un contact le fait sans calcul. C’est juste pas le moment. La mère elle, apprend au nombre de ses enfants ou parce qu’elle a les armes de sa propre enfance, à se défendre et à défendre.
      Être la louve avec le sourire : montrer les dents.

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