On se prenait en photo chaque jour. L’idée de départ était de voir l’effet bénéfique du sommeil sur nos traits tirés, usés. Une photo finale qui permettrait de faire un montage avant/après, comme les photos de rénovation de maison, de salon, ou ravalement de façade et autre usages. Je m’étais dit que forcément il y aurait du mieux, un écart, un rajeunissement, tant il me paraît douloureux de constater mon reflet dans un miroir, beau miroir sans concession aucune, sous les lumières blafardes.
J’aurais pu choisir la salle d’embarquement, ou bien celle de l’enregistrement des bagages. Pour cela il eusse fallu que j’y pensasse au moment voulu, et qu’à la bourre je ne sois pas. Ce qui ne fut pas le cas, car le hall 4 à Nantes est à l’extérieur, il ne suit pas les halls 1 et 2 et 3, c’eut été trop simple. Ainsi avec mon genou en vrac et la valise de 22kg à roulettes, je courus d’un hall 3 vers un hall 4 sous la bruine, avec l’angoisse d’arriver trop tard. L’homme était parti garer la voiture sur le parking « long séjour » à Trifouilli-les-Oies, et quel ne fut pas mon soulagement de le voir arriver, chevalier blanc essoufflé.
Enfin, nous primes l’avion sans s’auto-photographier.
Comme d’habitude, je manquais de pleurer au décollage, ou de retomber en enfance, avec cette naïveté de l’innocence émerveillée, cette façon de voir la Tour Eiffel dans les nuages, de croire que j’avais encore toute la vie devant moi, qu’un jour je serai grande pour réaliser mes rêves. Oui, ça me fait ça les décollages.
J’avais choisi une destination avec un trajet « court ». Sous entendu, peu d’heures de vol, pas d’escales, et une prise en charge rapide à l’arrivée pour ne pas attendre. L’impatience est le propre de celui qui part en vacances.
Mon dévolu avait donc choisi le Portugal.
J’ai eu une amie Portugaise. De nom de famille Ferreira. La seule, dans un collège bourgeois d’une ville chicos, à m’avoir accueillie, bronzée et bizarrement fringuée, tombée d’un avion de l’île de La Réunion, en plein mois de janvier désolé. La seule à ne pas m’avoir regardée de travers en somme.
Mais du Portugal je ne savais rien, hormis Madeira, île luxuriante, pleine de côtes et de bougainvillés. Et d’un coup de coeur pour un serveur aux yeux de braise à faire fondre le plus formidable iceberg. J’ai oublié son nom. Le corps n’a donc pas de mémoire.
L’homme était sûr qu’on avait déjà fait escale à Lisboa, sur un de nos trajets sénégaulois. Je suis encore persuadée qu’il s’agissait plutôt de Barcelona. Nous n’avons pas tranché. Néanmoins, nous ne nous sommes pas perdus dans l’aéroport et 40 mn après l’atterrissage nous étions à l’hôtel. Objective atteint.
On s’est pris en photo là. Juste avant d’aller au « spa ». En peignoir de bain blanc, sur visages livides et encore incrédules. Elle témoigne du naturel qui caractérise les gens sur une photo posée. Crispée. Et comment fait-on pour être tous les deux dessus avec les bras si courts, et je supprime plutôt mon nez ou tes oreilles, et je fais quoi de mon double menton?
Chéri, promets moi qu’en partant nous n’aurons plus cette tête là.
