La fiction d’une vie

Si je n’ai plus de souvenirs de ma vie, il me semble avoir pourtant bien vécu.

Parvenue à ce chemin qui en croise un autre, encore une fois, si je me retourne je ne vois pas grand chose. Sans doute parce que c’est le paysage devant qui m’attire, cette ligne d’horizon un peu floue d’astigmate, ou de la vibrante chaleur d’un pays lointain, le mirage d’un avenir dans lequel je plonge à l’aveugle.

Sans que je sache comment, à la fin d’une sieste somnolente, je revois soudain dans mes mains la couverture du général Dourakine. Une couverture rose, en papier cartonné mat, un peu rêche, qui enferme un tas de pages jaunies, ce genre de pages qui traversent les années, un peu épaisses, douces dans les coins à force d’avoir été tournées, un peu cornées aussi, parce que d’une vie à l’autre on s’effrite. Ce livre est-il réellement tenu dans mes mains de huit ans? Était-ce bien dans cette maison au petit jardin, avec la moquette marron dans le salon, une autre orange autour des marches de l’escalier, avec ma chambre que je vois parfois en face du palier et parfois à gauche de la dernière marche?

Si mes souvenirs sont flous, ceux des vies des livres sont bien plus nets. Comme si chaque personnage se jouait de moi, comme si j’étais lui, ou elle, ou même eux tous.

Rémi sans famille avait un singe et ce singe était à moi aussi. J’ai tout lu, passionnément, aussi abandonnée que tous les enfants abandonnés, aussi seule que les solitaires, aussi entourée que le clan des sept ou le club des cinq, j’ai vécu par procuration et c’est pour ça que je ne me souviens de rien.

J’ai commencé à vivre le jour où l’on m’a demandé si « zot’y coz créole? » avec la robe madras et le col rond dans la cour de la Providence, avec la raie sur le côté et la barrette dorée.

Là, j’avais un lion pour ami, c’est Monsieur Blanc qui me l’a présenté, il ne m’a jamais quittée. Je suis restée l’enfant à part, qui ne s’inclue jamais dans aucun groupe, trop intelligente ou trop bête selon son humeur, trop blanche ou trop brune, selon son pays, trop silencieuse ou trop bavarde selon l’auditoire, jamais vraiment à sa place.

On s’y fait.

On trouve des gens idoines, patients, innocents, subtils, pour se sentir bien, on élimine les autres. On se dit qu’ils ne sont pas comme nous, on se dit nous pour être moins seul.e.s. On parle inclusif pour s’inclure un jour.

Et puis certains jours, je me cogne l’humanité dans toute sa splendeur. Il ya des gens qui meurent sur les routes et dans la mer, d’autres sous les bombes et les gravats, tu te dis c’est pas juste, tu fermes les yeux pour ne rien voir, tu ouvres une paupière tu meurs avec eux. Tu te dis que dans ton coin tu dois faire, alors tu fais un peu, la goutte, et ceux que tu aimes, tu les aimes encore plus.

Enfin, quand même, tu t’étonnes encore, naïvement, de l’égoïsme des gens.

Et tu te demandes jusqu’où l’égoïsme est une forme de survie?

Alors, tu prends un livre et tu t’inventes une vie. Y’a que ça de vrai, la fiction.

2 commentaires

  1. Je te mets un commentaire parce que j’en ai tellement besoin moi aussi. L’égoïsme peut amener à l’empathie ?

    Je pense à la Syrie lisant tes dernières lignes. Il n’y a pas une semaine où je me demande par quel miracle suis-je née en Europe de parents aimants et ayant les moyens de faire vivre une famille.
    Quel est cette chance si injuste, je n’y suis pour rien, tout était là, gâtée de juste cela déjà : vivre ici.
    J’aurais pu être cet enfant somalien qui cherche l’eau à des kilomètres, j’aurais pu être ce bébé dans un canot en méditerranée. Comment tourne la Terre comment tourne la vie ???

    Bises

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