Brazza

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Je ne sais pas par où ni comment. Parler des femmes. Celles de ma famille, que j’ai connues ou pas, celles dont j’entends parler parce que leurs actions, leur caractère peut-être, leur nature aussi, les ont poussées à laisser un souvenir, une trace.

J’ai souvenir de ces traces, dans mon coeur, dans ma mémoire, quand il me revient des moments partagés. J’ai souvenir aussi grâce aux photos, ces photos qui happent, dans lesquelles on entre sans frapper, on la regarde, on ne demande aucune autorisation pour ça, et soudain on fait partie du tableau.

Ça m’arrive parfois d’être tellement dans l’histoire que je lis ou le film que je regarde (c’est de plus en plus rare hélas) que je mélange le temps présent avec celui qui m’est raconté. Pour les photos, si je les regarde assez longtemps, j’ai la même impression.

Je ne sais pas qui est cette femme dans la nacelle que l’on hisse à bord du Brazza, mais je peux deviner son excitation, sa frayeur qu’elle bascule dans l’eau ou pire, sur le quai, son envie de partir au loin, dans les pays d’Afrique noire comme on disait alors.

Cette femme a une trentaine d’année, elle est sûrement déjà mariée et son mari fait partie du voyage. Ou bien elle va le rejoindre dans le poste qu’il a obtenu dans les colonies. En tout cas, elle part avec de nombreux bagages, trop nombreux pour le faire à la sauvette, et elle a peut-être une dame de compagnie, on ne sait jamais, une gorgone façon chaperon, ou une servante, ce statut d’entre-deux devait porter à confusion.

Je ne sais pas si ma grand-mère aurait pris la nacelle ou bien l’escalier. Il me plait à penser qu’elle avait le goût de l’aventure, et qu’elle aurait choisi la nacelle, pour son aspect mouvant et aérien!

Sur une autre photo un homme à moustache lit le journal. Il lève momentanément les yeux pour le photographe. L’endroit est le Palmarium. Effectivement, quelques palmiers bordent le mur. Les fauteuils sont en rotin, des colonnes cannelées jalonnent l’espace. Le plafond a des poutres en acier. Bien que la photo soit en noir et blanc, je le devine aux boulons qui les soulignent.

Ces photos datent de 1927. Elles sont pour la plupart, l’oeuvre de mon arrière grand-père, le commandant Cariou, commandant du Brazza. Je les regarde avec autant d’émotion que de respect, car je sais que ces bouts de papiers sont les restes d’une histoire que plus personne ne raconte. Aucun des protagonistes de cette époque est encore en vie, mais j’entends encore ma grand-mère me raconter comment elle a manqué son voyage à bord du Brazza vers les fjords de Norvège à cause d’une appendicite. J’entends aussi toute l’adoration qu’elle avait envers ce père qu’elle ne devait pas voir souvent.

Aime t-on plus ce qui nous manque?

Ces photos sont là, entre mes mains, comme si je tenais un livre duquel toute une famille sortirait.

Le Brazza est aussi un tableau peint sur des planches de bois, par un cuisinier du bateau. Il fait partie de ces choses qui suivent, qui restent, dont on finira par oublier le sens et l’existence.

J’aimerai raconter. J’aimerai prendre la peau des individus sur les photos. Pour qu’ils imprègnent leurs souvenirs en moi, que je puisse cueillir au gré des vents.

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