Être et devenir

Rentrer.

Comme une nécessité, un devoir, un choix.

J’ai fait la paix avec l’île, avec moi, avec mon enfance. J’ai dit adieu à une maison qui bientôt n’existera plus que dans mes souvenirs, elle n’est déjà plus qu’un fantôme.

J’ai revu A. pleine de tendresse et d’amour. Prête toujours à donner.

Il a fallu parfois composer. Composer comme un poème de vie, une conjugaison à des temps différents, avec des sujets qui sont passés du je, au nous, à eux.

La page de l’île n’est plus blanche. Elle n’est plus floue non plus, elle a retrouvé une certaine netteté qui me permet de la tourner pour lire la suite, sans que la fin du mot ne me donne à deviner ce qui sera. Tout est possible. Tout est possibles.

La montagne une fois franchie laisse une mer tranquille, dans laquelle nage des poissons multicolores. Nous ne les touchons que des yeux, même si parfois nous sommes si près qu’on a la sensation qu’ils nous frôlent. A moins que ce ne soit nous, qui dans notre maladresse, ne soyons pas assez délicats.

La légèreté d’une eau salée m’a portée, comme si j’avais perdu l’engourdissement des années, celui qui se fixe aux articulations, qui ralenti la marche, le mouvement.

Avec les poissons, j’étais.

Une enfant, une feuille au vent, traversée par la vague venue de la barrière de corail, une onde de courant qui arrondissait mes membres, devenus légers et souples, devenus vivants.

La vision élargie du masque, la respiration tranquille d’un tuba, l’autre dimension marine, que j’avais perdue de vue, celle de l’en-dessous, colorée et magique, multiple, parfois effrayante aussi, des choses que l’on ne connaît pas, qui viennent presque du dessous du lit, du monde des cauchemars.

Sans doute que d’avoir le regard en bas, la tête en bas, donne une autre dimension des choses et des gens.

Alors j’étais en paix. C’est peut-être pour cela que j’avais l’impression que tous souriaient, tous étaient polis, laisser traverser avec le sourire, pas un klaxon si ce n’est celui qui est nécessaire lors du passage d’un col étroit, un avertissement, pas une colère. Je me suis souvenue de la sensation oppressante de mon arrivée en métropole au début de cet exil, cette sensation d’étourdissement que j’avais dans ce nouveau collège, si gris, si triste, si froid, si humide.

J’ai revu mes écoles. Ce qu’elles sont devenues. J’ai revu les enfants qui y sont. J’aurais pu être l’un d’eux encore.

Tout a changé, rien n’a changé.

J’étais encore chez moi, dans cet endroit familier que je redécouvrais comme une première fois. Le regard d’adulte et le cœur de l’enfant que j’étais. Ce retour aux sources a été mon berceau, un câlin que m’a donné la vie, un réconfort.

Ce que j’ai connu n’a pas été qu’un rêve. Il a été ma réalité. C’est une histoire qui est gravée en moi et a fait ce que je suis, avec ma résilience et mes maladresses.

Je réfléchis encore à ce que je dois faire de ce que j’ai pu retisser de mon passé, avec mon présent. Peut-être un peu d’avenir sera possible encore, sans enlever quoique ce soit à qui que ce soit là-bas, ni métier, ni emploi, ni nature.

Comme ici, je n’y construirai pas de maison. Il y en a déjà trop. J’y passerai peut-être encore, pour m’y retrouver encore, pour m’y ressourcer puisque définitivement cette île fait partie de moi, et que je me donne le droit, la légitimité, de le dire et de le penser. Sans honte et sans regret.

Ainsi donc je me suis réconciliée avec l’île et mon passé, avec moi et celle que je crois être ou en devenir. L’e-moi.

Comment faire pour devenir ?

Tout à changé. Rien n’a changé.

1 commentaire

Laisser un commentaire