L’affrontement n’empêche pas l’abandon, alors j’affronte le moins possible.
Pendant 17 ans, j’ai tellement peu affronté, que j’ai fait l’autruche.
L’évitement, la façade, le jeu de rôle, parfait, je maîtrise.
Sauf qu’un jour, ça te revient façon boomerang.
Je ne sais pas appeler Amélie au téléphone alors que maintenant ça ne coûte pas plus cher que chez le voisin, parce qu’entendre sa voix déclenche chez moi de gros sanglots qui m’empêchent de parler. C’est couillon au téléphone. Je n’écris pas non plus, car ça me paraît mièvre et sans intérêt, elle a sans doute mieux tourné la page que moi.
Un jour que j’allais visiter le jardin des femmes de Toubacouta, pleine d’espoir, d’allant, d’envie, les yeux et les oreilles en pleine ouverture d’esprit, tu vois l’idée, il m’a suffit de dix minutes avant de suffoquer du dedans et de quitter cet espace en plein air par manque d’oxygène. Ces femmes dont on louait le travail, étaient parqués sous un manguier, en boubou de cérémonie, pendant que des toubabs blanches en short vendaient les produits transformés de ces dames. La bonne conscience blanche, l’esprit auto-satisfait du néo colonisateur, sous le regard bienveillant mais pas dupe des hommes du village qui savaient pouvoir récupérer quelques subsides de cette opération tout en 4X4 et donneurs de leçons, me dégoûtaient. Cette hypocrite crasse me sautait en plein coeur et je n’ai pas pu faire autrement que fuir.
Je ne pouvais pas expliquer à nos hôtes sénégalais mon ressenti de blanche, femme de surcroit, alors que nous étions accueillis avec bienveillance et amitié.
Je vais dans certains endroits sans me vêtir de cette armure de façade, ce sourire que je sais plaquer sur mon visage, de toute façon quand je ne souris pas on crois que je boude à cause de mes terribles bajoues, je vais parfois donc sans me méfier de ce qui va advenir parce que je suis encore assez naïve pour penser qu’il existe des endroits où l’agressivité n’a pas lieu d’être, où le soleil est là, même caché par un nuage passager, où l’amitié m’enveloppe de bien-être.
Et puis il y a ces événements auxquels je vais, armée volontaire, de tout sourire, parfum, jupe et froufrou, mes armes passent aussi par cette apparence de certitude, ces micro séismes dont je sais que je vais devoir me remettre, sans doute par une armure de larmes mûres.
Ainsi, ma place.
Il me dit « alors, ça te fait quoi d’être là alors que tu n’es ni grand-mère, ni maman ».
Je suis devant la danse des petits, je filme du mieux que je peux celle que l’alliance me donne en petite fille, et mon coeur se serre.
J’avais vêtu mon armure de mamieprêt’àtout, cette armure qui sourit devant l’enfant qui ne te regarde même pas, qui sourit quand la mère ne se déplace pas pour te dire bonjour, qui sourit devant le père qui ne regarde que le sien, car au fond je ne compte pour rien.
Et il me dit ça.
Ma réponse a pris quelques douloureuses minutes, tout en sourires : « tu vois, la vraie grand-mère n’aurait jamais demandé ça, elle n’aurait jamais dit « toi qui n’est ni grand-mère ». Parce que la vraie grand-mère, celle de sang, la légitime, a suffisamment de générosité pour partager l’amour qu’elle a pour ses petites filles.
Moi, cet amour, je n’ai pas le droit de le donner.
Il me dit plus tard, qu’il ne voulait pas me blesser, ne se sentant pas lui-même tout à fait grand-père, car la mère refuse tout schéma sortant du droit chemin, alors un grand-père comme celui-là, avec tous ses défauts dont il a su faire des qualités, est mal aimé.
L’armure s’est fendue de plein pied, de haut en bas, mais elle tenait encore, elle a l’habitude des rafistolages.
La place que j’ai dans le monde, dans ma famille et dans la sienne est très compliquée. Je ne sais parfois plus qui je suis, si j’ai une quelconque utilité, et d’avoir voulu pendant des années fermer les yeux, oublier, ne m’a pas rendue plus forte.
Je suis debout dans mes larmes, elles grossissent la vision du monde qui se donne à voir, elles déforment ma peine.
Je ne sais pas ma place car je m’aveugle de qui je suis. Mes certitudes sont faites de sable et s’envolent au vent, elles s’écroulent sous l’eau de pluie, et disparaissent entre les doigts. Je suis parfois maman, parfois belle-mère, belle daronne, parfois épouse, parfois amante, parfois grand-mère, parfois rien.
Je vais au monde, armée, mais je ne peux longtemps rester. Question de survie, avant d’être étouffée.
Il n’y a guère que dans les livres et dans les histoires que je sais ma place, où je me réfugie, car là, rien ne peut m’arriver, il suffit de fermer le livre, tourner la page, fermer les yeux. Les mots continueront d’être là, ils ont leur propre vie, quand ils ne m’apprennent rien, je peux les laisser partir.
C’est fatiguant, les rôles.

L’animal social qu’on nous somme d’être et l’Être associal que nous sommes. Épuisant jeu de rôles tu as raison.
Moi j’ai arrêté de jouer il y a bien longtemps.
Je crois que je n’ai jamais joué d’ailleurs. Être hors-jeu ne facilite pas la relation à l’autre, mais ça libère.
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Pourquoi en faire autant, pourquoi être là dans ces réunions où il faut jouer de toutes façons.
Pour tous, c’est un jeu de rôles pour toutes les familles, soient disant simples et normales et les autres.
la famille est le lieu de tous les pathos, c’est son ciment.
Je l’ai compris et ressenti très tôt et me suis affirmée en décalant , me décalant, présente mais loin souvent, disant non aussi, il faut savoir mentir. Aucune franchise n’est permise en famille sur la scène devant le rideau rouge.
On ne riait hier avec D. qui a osé dire non cette fois, pour l’anniv de sa mère. Pressions du frères, texto culpabilisants, mais il a tenu bon. Et les appeler au téléphone lui a donné un grand plaisir et a confirmé son choix. Rien qu’à entendre les bruits du resto et les excitations fausses il redoublait de soulagement de n’y être pas. Un grand pas.Heureuse pour lui.
Pourquoi mettre à tout prix les pieds dans les familles des conjoints ? C’est, à mon sens, un piège. Il faut savoir doser mais parfois il est trop tard si on a mis le petit doigt.
Clairvoyance. Méfiance. La seule sincérité à tenter est vis à vis de soi même.
Il faut aimer la solitude et refuser de souffrir trop. Liberté, pas de culpabilité, être soi coûte un bras mais on sait au moins ce qui reste de valide.
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