Elle m’attrape les bras en disant mon nom d’un ton de désespoir qui espère. Elle m’attire à elle, assise sur son fauteuil qui roule, enfin qu’on fait rouler pour elle.
Les larmes d’une réalité qui n’existe pas sont-elles de vraies larmes ?
Elle croit que son fils est noyé, qu’il est parti, disparu. Je la rassure comme je peux, il est au travail, mais elle n’entend pas, parce qu’elle n’entend plus comme elle ne voit plus.
Qu’est devenue ma copine ?
Son élocution est parfaite, ses phrases rangées dans le bon ordre, mais plus rien n’a de sens qu’elle ne mélange à l’envi. Comment lui donner, lui rendre, les mots qui se cumulent de joie, uniquement ceux qui donnent la vie ? Elle s’est perdue dans un temps qui n’est pas le mien, qui lui a peut-être appartenu un jour, entre les souvenirs du présent, et ceux du passé.
J’ai l’impression que seuls comptent les gestes, l’embrassement, la caresse sur sa joue.
Une dame passe qui me propose un café, ou un jus d’orange ou autre chose et à J, la même chose. Elle choisit un chocolat chaud.
Ses pieds jouent sur le sol, comme ceux d’une enfant assise sur un mur, ou bien ceux d’une mère qui berce l’enfant. Elle se balance un peu, en rythme, parvenant à porter son gobelet de chocolat chaud à la bouche, figeant son geste pour le mener à bien. Je ne sais pas encore si je dois l’aider ou la laisser faire, perdue qu’elle est entre l’enfant qui aurait besoin d’apprendre et l’adulte qui sait et se vexerait.
Je n’ai pas besoin de parler, juste de la regarder, en face, l’écouter en lui tapotant le genou, peut-être tenter une question qu’elle ne comprendra pas mais qui aura une réponse étonnante, avec une certitude et un aplomb auquel on voudrait croire. Auquel on croit, parce que c’est sa réalité. Le fauteuil s’avance tranquillement vers la table où elle posera le gobelet. Sa main tient bien la madeleine du goûter. Elle porte un pull bleu clair, de la couleur de ses yeux délavés, il porte les traces des repas de la journée.
L’amie est revenue le temps d’un goûter, elle demande des nouvelles de chez moi, de ma fille qui a logé chez elle l’an dernier, elle savoure son gâteau, demande si je reveux du café. Elle me montre des choses qui n’existent pas, chez elle ce n’est plus là, mais elle a le souvenir de ses meubles d’avant. Elle touche le lit médicalisé en me racontant comment elle l’a monté, comme c’était lourd. Elle dit que C. a laissé sa bouteille là, elle tâtonne du pied vers le dessous de la table. Il n’y a rien à l’endroit qu’elle me montre. Elle dit qu’avant des enfants jouaient là, et que maintenant il n’y a plus rien.
Elle a fini son chocolat chaud, ce qui m’épate quand même un peu car il y a quelques mois elle n’y serait pas arrivée. Il y a ce corps qui s’est remis des chutes, il y a la tête qui refuse de revenir au présent, peut-être parce qu’il est trop dur.
Je la quitte en lui promettant de revenir, d’embrasser mon mari qu’elle aime beaucoup, et je constate que je suis venue à la trace laissée sur son pull bleu clair, sur lequel s’est ajouté une tache de chocolat.


touchant bien exprimé
VPT
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Merci
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