Un

Les marées ne se ressemblent pas. Elles descendent plus ou moins et je suis plus ou moins engagée dans ce mouvement. Je me fais lune, pleine ou inexistante, presque transparente, m’adaptant au flux et au reflux qui s’impose à moi, immuable.

L’ostréiculture a ceci de beau qu’elle oblige. Elle contraint. Elle offre. Elle active, refuse aussi.

Parfois, je prends mon choix à pleine main, et de cet objectif je vais sur l’estran garder mémoire de l’instant fugace. Le 135 aujourd’hui. Parce que je me suis offert un filtre polarisant, j’avais cassé l’ancien à La Réunion, je ne sais pas comment, mais.

Je ne sais pas s’il faut se couvrir, mettre un bonnet. Il a l’air de faire chaud, mais l’air s’enroule encore autour du cou comme une écharpe de froid. C’est avril. La mer a découvert le haut du banc de sable, les tables sont apparentes, je dois aller voir le parc du Wenech, voir comment se portent les jeunes huîtres. Je sais déjà qu’elles sont en pleine forme, c’est l’ostréiculteur qui me l’a dit. Rien ne vaut d’aller voir.

Cette marche tranquille, à bout de vase, un peu molle en bordure, plus dure en plein parc, est apaisante. Il faut faire attention où la botte se pose, parce qu’il ne faudrait pas enfoncer le caillou, il n’en respirerait plus. Oui les cailloux respirent.

Alors je divague, vagabonde, ce qui en deux mots place vague et bonds dans la même phrase, mais ça ne ressemble pas vraiment à ça. Juste, on peut se demander ce que je fabrique.

Souvent je me demande si belle-maman va me corner aux oreilles, en pensant que je suis une touriste mal embarquée. Pourtant, elle sait que mes marées ne ressemblent à rien quand j’y vais à contre-courant.

L’appareil en bandoulière, l’objectif dans la main parce qu’il pèse un peu, parce qu’il faut que je l’enlève des éclaboussures de mes pas, j’avance, je recule, je pivote, je regarde à mon pied et un ou deux mètres plus loin, devant, derrière, ou bien c’est un bruit qui attire mon oeil et alors je lève le nez.

Bref, je vais n’importe où la nature m’emmène.

Je n’ai jamais de but précis car il n’est pas souvent respecté. Il se trouve que tous les jours sont différents et les plans s’adaptent. Je pouvais prévoir qu’il allait faire beau, mais je ne pouvais pas savoir que je trouverais les feuilles de chêne dans la vasière. Je pouvais prévoir les pousses des huîtres, mais je n’aurais jamais pensé constater qu’une huître cherche à ressembler à une feuille de chêne.

Et pourtant, c’est l’évidence, l’huître est un caméléon naturel, qui, par sa forme et sa couleur signe son lieu de vie.

Enfin, le cri de l’aigrette me perce l’oreille, et je sais qu’elle fouine dans les flaques à la recherche de précieuses crevettes ou autre nourriture tentante qu’offre l’onde qui se retire. L’aigrette, c’est ma copine pas facile. Je la vois tous les jours, enfin en tout cas, chaque matin dont le ciel me fait regarder le bassin devant la maison. Elle se place tous les jours au même endroit, à fleur de mur de bassin à pleine mer, en bas de ce mur quand la mer se retire, car c’est là qu’elle a son garde-manger.

Ainsi, des mois, des années, de trop nombreuses fois, j’ai voulu capturer l’aigrette, d’un clic.

Jamais je ne suis parvenue à le faire comme je le veux. Mon 135 chéri me permet de l’approcher à quoi, cinquante mètres ?

Aujourd’hui encore, elle et moi avons frayé ensemble. Elle devant, moi derrière. Toujours derrière. Elle, toujours devant. Avec cet écart incompressible de 50 mètres. J’ai pu constater que je marche au pas de l’aigrette.

Sait-elle que je ne lui veut aucun mal ? Ou bien a t-elle peur que je lui vole son âme ?

Un jour, j’en suis certaine, nous nous rencontrerons, sur un papier Canson, derrière une vitre, devant un regard. Nous nous reconnaîtrons, j’aurais alors atteint un but, il me faudra aller plus loin, voir au-delà de ce qu’elle me montre ou me nargue. Peut-être qu’une fois ce rendez-vous honoré serais-je passée à autre chose, une autre créature fière dont la houpette claire claquera au vent, comme l’aigrette de Listrec.

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